Dans la braise

Au bout du regard,
le refuge.
Des sapins et des pins
le dissimulent un peu.
L’ordre fragile des choses.
Le lutte aussi
des vents,
plein la lucarne.

Tout ce qui a existé

résiste encore
dans le poêle à bois.
Bougies, table, échelle.
Une vie.

Souvenirs suspendus
aux branches.

L’horizon finira
par s’amonceler

dans la braise.

CC
Poème à Hélène Dorion
26 décembre 2009
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25 décembre

25 décembre
neige
traces de
l’ours
j’avance
les aiguilles blanchies
des sapins
à reculons
 
cc
25 décembre 2009

Braise

Poème écrit pour la Campagne Poétique Internationale de Solidarité avec les Détenus Politiques du Mouvement Culturel Amazigh
 
Braise

 

De temps à autre
tu incinères un souvenir

car la vie comme l’hiver

sont glacés
étincelles essentielles
à la braise

du corps et du cœur

et
quelque fois

tu fais un pas

vers l’horizon
pour exister

encore un peu

malgré les murs dressés

contre l’espoir

emprisonné

toi

le poète qui ose

dire

ce qu’il ne faudrait pas

dire

des neiges intérieures

comme de la banquise

corrompue

du silence

 

CC

20 décembre 2009

Campagne Poétique Internationale de Solidarité avec les Détenus Politiques du Mouvement Culturel Amazigh

Nous, Poètes du Monde, ayant foi dans la capacité de la poésie à changer le monde, devons, à travers nos poèmes, protester contre  l’injustice, l’arbitraire et la dictature, crier haut et fort contre la répression…

Oui, nous pouvons le faire indépendamment de nos différences de religion, d’identité, de race, de langue et de culture…La poésie peut unir nos voix pour les causes humaines.

         Dans un temps proche, le Poète péruvien James Osoko Anna Maria a été assassiné par le pouvoir pour avoir défendu ses principes et son peuple.

Aujourd’hui, c’est autour de deux militants amazigh -Adouch Hamid et Mustapha Oussaya-  d’être arrêtés pour une accusation mensongère de meurtre, et condamnés à 12(douze) ans de prison avant que l’appel ne réduise leur peine  à 10(dix)ans à passer dans les geôles de Sidi Said de Méknès.

Dans le droit marocain, le reconnu coupable de meurtre est normalement condamné à 25 ans de prison au moins, à défaut de la pérpetuité. Pourquoi cette indulgence du tribunal ? Parce que cette parodie de justice est une opération montée par le makhzen (pouvoir) marocain avec pour objectif la mise au pas du Mouvement Etudiant Amazigh au sein des Universités. Toutes les preuves-y compris la recherche ADN- démontrent que les deux étudiants Oussaya et Adouch sont innocents !

Ces deux détenus politiques appartiennent à des familles très pauvres et leur seul tort est d’être des dirigeants du Mouvement Culturel Amazigh, un mouvement pacifistedont les mots d’ordre sont : le rejet de la violence, la tolérance, la coexistence pacifique, le dialogue, le rationalisme, le respect de la différence, la démocratie, …

Notre initiative de solidarité avec ces détenus d’opinion et leurs familles vise à alléger leurs souffrances psychologiques et physiques par notre soutien moral.

Prière de vous associer à cette action humanitaire en écrivant un poème sur le thème : « la détention » et de l’envoyer à l’adresse électronique suivante :

Amazigh_2958@hotmail.com           

 

1-les Poèmes seront envoyés aux détenus dans leur prison 

2-Prière de diffuser cet appel auprès de vos connaissances poètes

 

Andir Idich

-militant amazigh

-poète écrivain amazigh

-membre du mouvement Poètes du Monde

-Directeur d’un site electronique

-Membre de l’Union des éditeurs amazigh

Devant moi

Mon corps
méconnaissable
avance
doucement
dans l’hiver
en train de naître
mon corps
étranger
sous la neige
glisse
devant moi
 
cc
 
13 décembre 2009
 
 

Enseigner la poésie? de Guy Allix

Poésie et enseignement Peut-on enseigner la poésie ? Et doit-on l’enseigner ? Comment et pourquoi donc enseigner cette littérature que les chères têtes blondes ne liront plus quand elles auront atteint ce qu’on appelle l’âge adulte ? Toutes ces questions, l’enseignant doit savoir les poser s’il veut non seulement partager sa passion mais encore et surtout intégrer pleinement cette passion dans le champ de son action pédagogique et notamment en regard de ces deux objectifs fondamentaux: apprendre à lire, apprendre à écrire. En France, les Instructions officielles du Ministère de l’Education national~ nous invitent bien sûr à faire découvrir les poètes, la poésie, aux plus petits comme aux plus grands. Mais cela ne saurait être une raison suffisante. En effet, force est de constater que cette découverte de la poésie dans les classes n’amène pas de futurs lecteurs de poèmes. On pourrait presque dire que la poésie se porte de plus en plus mal depuis que l’école obligatoire et au fur et à mesure que la scolarité s’accroît. A quoi donc ont bien pu servir ces heures passées à découvrir, apprendre puis ressasser ces poèmes (1) ? Pourtant, nous qui écrivons des poèmes ou qui, plus modestement, aimons la poésie, nous avons tous le souvenir de ces rencontres avec des textes bizarres que nous faisait lire et apprendre notre professeur ou notre instituteur. Certes, nous ne comprenions pas tout, cela même nous ennuyait parfois, et les cours de récitation nous enfonçaient souvent un peu plus dans cet état d’ «inconscience somnolente» dont il avait été dit pourtant que la poésie nous arracherait (2). Pourtant, ces textes étudiés s’imprimaient dans nos petites têtes, dans notre sensibilité. Aurions-nous jamais été poètes ou amateurs de poèmes s’il n’y avait eu ces rencontres-là ? Elles furent, sans que nous nous en rendions toujours bien compte, déterminantes. Oui, cette poésie que le professeur ou l’instituteur transportait dans son cartable comme un rayon de soleil a bien bouleversé notre vie. Donc on peut et, nous semble-t-il, on doit "enseigner la poésie". Oui,  mais que veut donc dire cette expression ? Et pourquoi et comment « enseigner la poésie" ? Ces rencontres de poèmes dont nous parlions avaient-elles vraiment besoin de l’enseignement? Si L’homme et la mer nous a marqués, nous n’en conservons pas moins un bien mauvais souvenir de l’étude/traduction/trahison/réduction qui en était faite et de ces heures passées à ressasser un texte pour le réciter devant une classe et un professeur qui le connaissaient aussi bien que nous. Le professeur, avec son maudit scalpel, avait abîmé tout ce mystère qui nous plaisait tant et le "par cœur" qui s’ensuivait ne se faisait souvent qu’à contrecœur. Oui, l’enseignement, comme la langue, peut être la meilleure ou la pire des choses. Si enseigner, c’est simplement "définir", "expliquer", "traduire », l’enseignement est souvent la pire des choses devant la poésie comme devant l’art. Il suffit de constater l’"évolution" de nos collégiens devant l’art et la poésie pour le comprendre. Donnez à lire un même texte de René Char à des élèves de 6ème et de 3ème (3) : vous verrez comment, peu à peu, les têtes blondes ont désappris à lire et à rêver les mots. Si les premiers, en effet, ont encore gardé une capacité d’accueil et d’ouverture suffisante pour s’approprier le texte, les seconds rechignent décidément et deviennent bien conventionnels. "Ça ne veut rien dire", "C’est n’importe quoi », « on complique à plaisir" (je vous passe volontairement les expressions plus "branchées" du type "on se prend la tête" … ) : voilà des réactions d’élèves à qui l’on a "enseigné la poésie". Pourquoi alors "enseigner la poésie" si, par cet enseignement, il ne s’agit que d’ "apprendre pour apprendre et non pas pour agir" (4). Pourquoi enseigner la poésie si, par cet enseignement, on désapprend à lire et à écrire ? Donc si l’enseignement de la poésie perd de vue les objectifs prioritaires du cours de français au profit d’une espèce de prosélytisme poétique, il risque d’être voué à l’échec. Il y a donc sûrement autre chose à faire. Faire des maths par exemple … Et si au lieu d’ "enseigner la poésie" on en faisait tout simplement. Si on faisait du "faire" (étymologie du mot "poème") ! Si, pour parler clairement, on se souvenait aussi un peu que la poésie ça sert à communiquer ! Si, surtout, on se souvenait que l’enseignement suppose une pleine activité des élèves et non cette passivité où la lecture des poèmes les reléguait généralement. Alors on n’"enseignera" plus la poésie: on communiquera avec elle, par elle. Au diable les murs de la classe ! Vive le ciel du poème ! Il ne s’agit plus d’apprendre, de traduire/trahir/réduire, il ne s’agit plus de ressasser, mais de lire, d’écrire, de dire. Il s’agit de comprendre et d’aimer. Ce qui n’est pas toujours simple non plus, loin s’en faut. Voilà, en quelque sorte, le questionnement qui m’a amené à pratiquer la poésie de façon différente dans les classes et hors des classes. C’est ainsi que j’ai fondé le "club poésie du collège Lavalley" de Saint-Lô en 1986. Il s’agissait pour moi de sortir la poésie du "ghetto de la classe". Ceci étant, je n’avais pas pour objectif de "faire des poètes" de ces quelques élèves qui venaient au club. Il s’agissait, plus modestement, de continuer à apprendre à lire, à écrire et à dire d’une autre manière. Et apprendre à lire et à écrire suppose une communication. Apprendre à lire et à écrire suppose aussi un véritable projet. "Communication" et "projet" furent toujours mes maîtres mots dans ce travail. Ainsi, dans ce club, nous lisions et nous écrivions des poèmes (nous lisions pour mieux écrire, nous écrivions pour mieux lire) mais aussi, très vite, nous écrivions aussi à des poètes qui nous répondaient et nous envoyaient leurs livres : Pierre Seghers, Andrée Chédid, Eugène Guillevic, Norge, Pierre Dhainaut, Jean Cayrol, Alain Bosquet, Joseph Rouffanche… entraient ainsi dans notre bibliothèque. Tiens donc, des poètes vivants ça existait aussi ! … Les élèves l’avaient bien oublié, égarés qu’ils étaient dans ces véritables cimetières que sont souvent les manuels de littérature. Au début, nous n’étions guère nombreux : cinq ou six tout au plus. Mais le groupe s’agrandit bien vite. Aucune obligation cependant de venir chaque séance (le club se réunissait une fois par semaine). Les élèves ne venaient que s’ils en avaient vraiment envie. Par ailleurs, la bonne humeur était de rigueur, ainsi que l’amitié et le respect mutuel. Dans ce club, on pouvait tutoyer le professeur et l’appeler par son prénom ou même par un diminutif. C’est ainsi que M. Allix devenait soudain Guy et même Guytounet. Au fond, je n’étais plus prof mais plutôt animat.eur. Nous dirions même "aminateur" : j’étais là aussi pour apprendre à aimer. Et Je pouvais même parfois me faire un peu chahuter. L’important étant que chacun puisse s’exprimer, apporter son dire, ses mots, ses émotions et partir plus riche de rêves à la fin de l’heure. Ceci n’excluait pas le travail, mais c’était un travail qui s’effectuait dans la joie. Nous écrivions donc tous et chacun (l’animateur comme les élèves) lisait, communiquait ses productions ou les poèmes qu’il aimait à tout le Dupe. Les élèves apportaient souvent des poèmes qu’ils  avaient écrits ns la semaine et on commençait par cette lecture-la. Ensuite, j apportais le texte de la semaine: celui qui allait nous permettre de travailler. Pendant les heures de club, nous n’avons jamais pratiqué ce qu’on appelle l’"écriture libre". Tout acte d’écriture était relié à un texte ou à un projet. Il n’y pas de liberté sans contrainte. Tout écrivain le sait bien : la liberté sans contrainte, c’est bien souvent le vertige de la page blanche. C’est pourquoi j’ai toujours voulu éviter ce traumatisme de la page blanche; un incipit, la structure d’un cadavre exquis, un objet-prétexte, les rimes d’une pièce versifiée, les mots "pêchés" dans les magazines et les quotidiens … nous permettaient de "partir", d’aller au bout de notre rêve et de découvrir vraiment les profondeurs de notre imagination et notre part d’inouï là où écriture libre" n’aurait laissé entrevoir que la surface et des expressions trop attendues. C’était souvent le détour par une apparente gratuité formelle qui permettait aux élèves de lever les blocages et les censures et d’accéder à leur propre imaginaire, comme c’est souvent le détour par l’écart qui permet de dominer la règle. Est-il besoin de signaler que l’écriture automatique-même doit être longuement préparée, annoncée par d’autres travaux permettent d’accéder à une véritable maîtrise de la dimension poétique du langage ? Le plus souvent, je participais au travail ou au jeu. Il m’arrivait aussi, pour mieux définir la consigne, d’écrire mon propre texte avant la séance (5). Bien sûr, il y avait un ordre dans tout cela, une progression. Ainsi, nous commencions toujours par des jeux d’écriture collective (cadavre exquis, par exemple, avec la technique des petits papiers (6) avant d’en venir à l’écriture individuelle. Nous pratiquions le poème avec incipit avant d’aborder le collage – qui est la plus parfaite illustration de la célèbre phrase de Mallarmé: "Un poème ne se fait pas avec des idées mais avec des mots" (7)… Les textes étaient lus par tous et ils étaient corrigés en fonction des remarques de chacun (8). Enfin, ils étaient parfois choisis pour être publiés dans notre "grande revue": Lavalley du poème. Car cela ne nous suffisait pas de communiquer ainsi entre nous. Il fallait aussi s’ouvrir davantage sur le collège lui-même, sur notre ville, sur les autres poètes. Le premier numéro de la revue, vendu 5 francs, fut tiré à 450 exemplaires. C’était la revue du collège mais on pouvait la trouver aussi dans les librairies de la ville. Par ailleurs, nous correspondions encore, grâce à elle, avec de nombreux poètes ou écrivains qui devinrent aussi nos abonnés : Guillevic, Jean Cayrol, Andrée Chédid, Norge, Pierre Dhainaut, Hughes Labrusse, Marie-José Hamy, Gilles Perrault, Arlette Albert-Birot, Léopold Sédar Senghor … Chacun pouvait écrire dans la revue: les membres du club mais aussi tous les élèves du collège (qui remettaient leurs textes dans notre boîte aux lettres) et même quelques professeurs. 

Consacré par les médias locaux

La presse et la télévision régionales s’intéressèrent très vite à ce travail alors que notre groupe s’agrandissait (plus de 40 élèves étaient inscrits au club au bout de deux ans, et ce n’était pas forcément, chose heureuse, l’élite scolaire du collège). Peu à peu, l’ensemble de l’établissement fut concerné par la revue. Chaque professeur de lettres pouvait bien sûr envoyer des travaux réalisés dans les classes. Mais le professeur d’arts plastiques participait aussi en illustrant sa revue avec des travaux d’élèves et en organisant un grand concours pour la couverture de la revue. Bientôt, il y eut des pages bilingues et les professeurs de langues traduisaient en classe des poèmes écrits au club poésie. Le club informatique saisissait nos textes. Les élèves de C.P.A. réalisaient une superbe table lumineuse qui nous permettait de fabriquer notre maquette. Un collègue de lettres, mon ami Pierre Coulomb, vint me seconder pour l’animation du club et un professeur de biologie vint même nous rejoindre en fondant la chronique "D’ichin 0 d’ilo" (poèmes en parler normand). Donc, pour communiquer nous communiquions, et ce en nous inscrivant dans un projet qui avait pour lui la durée (la revue a tenu 5 ans et publié douze numéros). Nous communiquions avec l’ensemble du ­collège mais aussi avec notre ville, avec la presse, avec nos abonnés. Et ainsi la poésie était devenue "porteuse", le collège «  rayonnait » grâce au club (le Président de la République nous écrivait et on nous lisait même au Maroc). Avec le numéro 3, nous avions aussi ouvert nos pages à un poète contemporain : Eugène Guillevic qui était présenté dans notre premier « numéro spécial » avec quelques poèmes inédits. Désormais chaque numéro aurait son dossier spécial et son "poète invité". Oui « poète invité », car le numéro 4 nous permettait de rencontrer vraiment, cette fois, un poète vivant et bien vivant : Marie-José Hamy qui devenait notre première amie. D’autres ont suivi : Hughes Labrusse, Pierre Dhainaut, Jean-Luc Maxence, François David, Jamel-Eddine Bencheickh, Jean­-Pierre Siméon et enfin le professeur Jean Bernard de l’Académie française (dont on connaît trop peu l’œuvre poétique). Chacun de ces poètes a su partager simplement sa passion avec les élèves qui ont gardé le souvenir de l’humilité l’un Pierre Dhainaut – particulièrement vrai dans cet exercice périlleux – de l’enthousiasme d’un Jean-Luc Maxence, de la fraîcheur d’un Jean-Pierre Siméon ou d’un François David, ou encore le souvenir de l’extraordinaire présence d’un Jean Bernard. Grâce à ces rencontres, les élèves du club et les habitants de Saint-Lô et de sa région (les rencontres étaient publiques et certains spectateurs n’hésitaient pas à faire 100 km pour venir) pouvaient poser "leurs" questions au poète. Questions parfois fort simples mais aussi inattendues et assez déroutantes. Questions qui allaient souvent à l’essentiel : l’acte d’écrire. « Questions de granit » aurait pu dire André Breton. On ne venait pas tant rencontrer un poète qu’un ami et, très vite, le tutoiement s’imposa là encore. Ce qui ne veut pas dire que cela était particulièrement facile pour le poète parfois désarçonné par la pertinence de ces questions qui tranchaient tant avec les habituelles questions de "collègues" ou de professeurs. Le poète devait savoir parler simplement et donner des réponses authentiques. Ces manifestations étaient enregistrées au caméscope grâce à une association de cinéastes amateurs et coïncidaient toujours avec la sortie de la revue contenant le dossier spécial. Elles étaient aussi l’occasion de pratiquer la poésie d’une autre façon grâce à un travail théâtral animé par des acteurs (Michel Legendre) ou des collègues volontaires (Marc Doineil et Jacqueline Fontanel) autour d’un choix de textes du poète invité. Les rencontre du ­club poésie ont laissé de merveilleux souvenirs à tous nos invités ainsi qu’au public qui était de plus en plus nombreux. Ainsi, nous pouvions tous démythifier la poésie et les poètes. Les élèves s’apercevaient que les poètes étaient des hommes et des femmes comme eux (ou plutôt comme leurs parents), avec leurs tracas, leurs ennuis, leurs passions, leurs joies. Un poète, ça pouvait faire des achats dans les magasins, faire le ménage, gagner sa vie. Un poète, ça pouvait manger, boire, dormir, faire l’amour… La poésie ainsi devenait chose naturelle et simple. En même temps, elle était, comme l’air que l’on respire, quelque chose d’essentiel. L’expérience a donc duré plusieurs années. Elle a été reconnue à tous les échelons de l’Education nationale (nous avons reçu notamment plusieurs lettres de Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale) et saluée par de nombreuses coupures de presse. Une équipe d’Antenne 2 (chaîne nationale de télévision) dirigée par Vincent Gerhards réalisait un reportage sur le club. Nous recevions l’appui de la municipalité, d’une association culturelle de la ville ("Lire à Saint-Lô"), et nous avions même trouvé une banque à qui parler (Le Crédit Mutuel de Saint-Lô nous parrainait). L’Académie française elle-même porta attention à notre travail (9). Enfin Lavalley du poème fut présenté au "Marché de la poésie" de Paris en 1988. Puis, comme toutes les bonnes choses ont une fin, le petit cercle des poètes réapparus a eu la sienne. Il est mort de sa belle mort, après une rencontre tout à la fois prestigieuse et merveilleuse avec le professeur Jean Bernard. Je demandai alors ma mutation pour venir travailler au lycée, où d’autres expériences m’attendaient, et me rapprocher en même temps de mon domicile. Il fallait savoir boucler la boucle: la poésie ne fait pas bon ménage avec les habitudes, quand bien même celles-ci sont de « bonnes » habitudes. D’autres voies sont naturellement possibles. Je ne voudrais surtout pas, parlant de poésie, faire ici œuvre d’intégrisme pédagogique. Mais sans doute faut-il se débarrasser d’un certain nombre d’idées reçues – y compris chez les poètes-pédagogues. Ainsi en ce qui concerne le choix des textes à lire. Il convient certes que le texte parle aux élèves : il n’a pas besoin pour cela de bêtifier. Le texte parlera aux élèves s’il nous parle. Les enfants, comme les adolescents, apprécient aussi l’exigence si on sait leur donner l’occasion de la rencontrer. "Ils ne comprendront pas tout ?" Tant mieux. Ont-ils jamais tout compris des fables de La Fontaine ou des contes merveilleux que nous leur lisions ? Non, et pourtant ils ont souvent aimé et c’était là l’essentiel. Et au diable les petits cuistres prétentieux qui croient avoir tout compris d’un poème ! Il faut savoir simplement, de temps à autre, rétablir ce rapport quasiment musical avec les poèmes et éviter notre manie explicationniste – et réductrice – ainsi que notre suffisance technicienne (10). C’est ainsi qu’un seul de nos invités écrivait véritablement pour les enfants : Jean-Pierre Siméon, et il sut aussi dénoncer avec beaucoup d’humour mais non moins vigoureusement, cette poésie bêtifiante (qui n’est peut-être pas pour rien dans cette vision dévalorisante que certains élèves garderont du poème. Il faut savoir aussi demander aux élèves de chercher eux-mêmes (au Centre de documentation et d’information ou en bibliothèque) des poèmes à lire ou à apprendre (si l’on y tient) afin de réintroduire au moins un peu de communication dans l’exercice de la "récitation". Enfin, ici comme ailleurs, et peut-être plus encore qu’ailleurs, rien n’existe sans la passion. Aussi, comme il m’est arrivé de le dire devant des inspecteurs pédagogiques régionaux, il vaut peut-être mieux faire l’impasse ­sur la poésie en classe que de l’ "enseigner" par simple obligation. Tant pis alors pour les sacro-saintes Instructions Officielles. Tant mieux pour les élèves qui éviteront ainsi de s’ennuyer en compagnie de leur professeur trop peu convaincu – qui pourra leur lire d’autres textes que des poème, d’autres textes qu’il aime. On a souvent associé l’enfance et la poésie. Ce poncif en vaut bien d’autres mais c’est vrai que l’enfance, comme la poésie, est quelque chose qui peut tout aussi bien se désapprendre (mais c’est bien plus facile de désapprendre que de réapprendre). Et, si les Instructions Officielles de l’Education nationale nous incitent à "enseigner la poésie", tout notre système ­éducatif n’a de cesse d’occulter l’enfance. Il s’agit avant tout de faire de ces jeunes élèves des êtres dénués de toute fantaisie, des êtres bien raisonnables et surtout "rentables". Des êtres qui n’ouvriront plus un recueil de poèmes de leur vie, puisqu’au fond les poètes ne sont ni sages, ni raisonnables, ni rentables, et encore moins peut-être adultes quand ce dernier mot ne désigne plus que ce déplorable esprit de sérieux -nous pourrions même dire l’esprit de suffisance. C’est pourquoi sans doute  "enseigner la poésie" est très difficile et pose toutes ces questions que j’évoquais au début de mon propos.  

La poésie pour apprendre à vivre

Je ne pourrais sans doute pas tirer des conclusions à long terme de cette expérience d’un club poésie au collège. Et ce n’est peut-être peut-être pas à moi de le faire. Comme on le sait, en matière d’éducation, il n’y a pas de recette-miracle et ce travail n’échappe pas à la règle. Il y eut, par-delà l’aspect médiatique de l’entreprise, des réussites indéniables à long terme: l’on vit ainsi tel élève auparavant découragé par l’école reprendre peu à peu confiance dans les travaux plus proprement scolaires et réussir. Une réelle dynamique portait de nombreux élèves plus motivés par les activités de lecture et d’écriture. Mais il y eut aussi des échecs, des déceptions, et le principal animateur lui-même fut parfois découragé (et au bord de l’épuisement…). Et puis, il faut bien admettre que l’évaluation de ce travail est difficile. Cependant, quand je rencontre un de ces élèves qui ont participé au club je remarque dans ses yeux une lumière qui ne trompe pas. Oui, je crois qu’ il y avait la quelque chose d’autre qui tranchait avec l’ordinaire de la classe, quelque chose qui a marqué chacun définitivement et qui a pu, par exemple, redonner confiance à beaucoup et parfois par-delà même le travail scolaire. Mieux vaut alors, pour évaluer cette expérience, donner encore la parole à un élève. Lors de la sortie du numéro 7 de Lavalley du poème, nous avions consacré un dossier spécial à Gwénaël, un élève qui avait été particulièrement actif pendant les trois premières années d’existence du club. Et, comme j’interrogeais Gwénaël (1ors de la rencontre publique consacrée à Jean-Luc Maxence) sur les raisons de sa fidélité au club même par les jours de grand soleil où il aurait pu retrouver les jeux de ses  camarades et conter fleurette aux jolies filles, il me répondit simplement: "Le soleil, il était à l’intérieur. Il était au club poésie." Merveilleux hommage au club, merveilleux hommage qui me laissa sans voix pour reprendre le débat. Alors oui, "enseigner la poésie" ce devrait être cela: apprendre à lire et à écrire, donner à voir et à retrouver le soleil des mots, apprendre cette belle liberté du langage où se forge aussi la vraie liberté de l’être, la vraie liberté de vivre. Je dirais, risquant ici un néologisme, apprendre à libre.

Guy ALLIX

Notes

(1) En France, pendant très longtemps, l’enseignement de la poésie s’est confondu avec  la pratique de la "récitation". Un même texte devait être appris par cœur par tous les" élèves de la classe qui le récitaient ensuite devant leurs camarades. (2) "La poésie, grâce à la langue magique dont elle dispose, est la grande évocatrice arrache l’enfant du peuple à l’état d’inconscience somnolente, le révèle à lui-même en faisant entendre un langage idéalisé – c’est-à-dire au plus haut degré de réalité morale, de sentiments humains – ces chants d’amour, de joie ou de tristesse, de regret ou de déses­pérance, de doute ou de foi, de pitié ou d’indignation, qui résonnaient confusément en lui", (Nouveau dictionnaire de Pédagogie et d’Instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson, Paris, Hachette, 1911). Le texte poétique, véritable "substitut du texte sacré" (l’expression est de Daniel Delas, l’Enjeu du jeu poétique, in Pratiques n° 39), prenait ainsi, sous la Troisième République, une forte valeur spirituelle mais son enseignement, qui s’apparentait souvent à une véritable messe, était loin de toujours éveiller les consciences. (3) Rappelons qu’en France la scolarité secondaire au collège – à partir de 11 ans environ – commence par la 6ème pour s’achever quatre ans plus tard en classe de 3ème. (4) La formule est d’André Petitjean et Jean-François Halté qui dénoncent ‘par elle la: gratuité d’un certain type d’enseignement (Pour un nouvel enseignement du français,= revue Pratiques, colloque de Cerisy). (5) Il est important en effet que l’animateur lui-même joue le jeu pour montrer l’importance de ce travail. Du reste, il est important que le professeur soit un technicien (et un technicien modeste) qui éprouve lui-même les techniques qu’il met en place. En quelque sorte l’exercice d’écriture fera partie de la préparation, il permettra de maîtriser ­davantage les enjeux de l’entreprise et d’établir ainsi avec plus de pertinence et de précision les consignes de l’atelier d’écriture. (6) Cette technique est préférable à la technique du papier plié plus difficile à mettre en place et beaucoup plus lente dans sa réalisation. (7) Concernant les ateliers d’écriture et plus précisément les ateliers d’écriture poétique, cette idée de progression me semble capitale. Combien de jeux poétiques deviennent des jeux sans enjeux dès lors qu’ils ne sont pas intégrés à une véritable progression. Mais la plus pertinente des progressions sera avant tout déterminée par le projet. (8) Une façon toute personnelle sans doute de réactualiser la phrase célèbre de Lautréamont. (9) C’est ainsi que le Prix Amic 1990 de l’Académie française me fut décerné en partie pour cette "action poétique". (10) L’explication de poèmes fut souvent, après la récitation, le second écueil de l’enseignement de la poésie, le texte prenant après elle l’aspect d’un véritable pensum pour les élèves … Il ne peut s’agir cependant de retomber dans une espèce d’obscurantisme poé­tique qui réhabiliterait le "charme", la "magie" du poème au détriment de l’intelligence du texte. Nous devons savoir étudier des poèmes de façon rigoureuse et avec les instruments dont nous disposons. Mais une étude méthodique n’est pas une fin en soi, elle ne saurait être qu’un des moyens – pour peu que l’on veuille bien garder un minimum de souplesse, d’ouverture, de nécessaire humilité devant le texte – de renforcer les capacités de lecture et d’écriture des élèves. Ici encore un savant dosage et la pleine conscience de nos objectifs paraissent nécessaires. Et le flou artistique des lectures impressionnistes de naguère ne saurait toujours, à lui seul, justifier les excès d’une certaine dérive instrumentaliste où l’on perd de vue les buts et les enjeux de nos pratiques au profit des seuls outils. Eclairons les élèves, ne les assommons pas !

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