Adonis (Syrie, Liban)

Adonis, considéré comme l’un de plus grands poètes arabes de ce temps a reçu le prix Goethe, considéré comme le prix de poésie le plus prestigieux au monde..

Ali Ahmed Saïd Esber, pseudonyme d’Adonis est né en 1930, le premier de six enfants, près du port syrien  de Lattaquié, dans une famille paysanne vivant frugalement des produits de sa culture traditionnelle et sans aucun des «apports» technologiques de notre modernité. Son père, personnage intelligent,  lui enseigne, entre autres, la lecture et l’écriture et lui transmet son goût de la poésie.
On raconte à ce sujet, qu’Adonis, à l’âge de douze ans, assistant à une joute  poétique traditionnelle, à l’occasion de la visite officielle du président de la république, insiste avec une telle énergie pour y participer qu’il parvient à déclamer son poème, à subjuguer l’assistance, et obtenir du premier personnage de l’état son admission dans une école secondaire.
Dès lors, son destin va naviguer vers le grand large,  à travers des études secondaires, puis universitaires. En 1954, sa licence de philosophie en poche, il publie son premier livre intitulé La terre a dit.
Après un séjour forcé dans l’armée, qui lui laisse un mauvais souvenir matérialisé par de nombreux séjours en prison pour subversion et une profonde aversion pour tout ce qui est militaire, armes et godillots, il quitte la Syrie pour Beyrouth en 1956. La capitale libanaise est, à cette époque,  un foyer très vivant où peuvent s’épanouir, dans un monde arabe livré généralement aux dictatures, des notions plus ouvertes de différence et d’échanges. Adonis va pouvoir donner libre cours, dans ce milieu bouillonnant, à sa révolte contre des féodalités  figées dans leur immobilisme, notamment sur les plans politique et culturel. Il donne un tour poétique à cette révolte, avec un texte en vers libres, intitulé Le Vide.
L’aube de nos légendes est enclose
depuis que la poussière a cousu ses paupières
nos enfants sont une fête qui s’efface
tombeaux, lamentations
la terre même a pleuré pour eux…

Dans les années 1960, avec un autre poète Youssef al-Khâl, il fonde une revue ayant pour ambition de renouveler, moderniser la poésie arabe et d’accueillir dans ses pages toutes les formes nouvelles d’expression.  Aujourd’hui, le poète n’a, sans doute, plus cette enthousiasme de la jeunesse, et un certain nombre d’intellectuels et de poètes actuels, souhaitant que justice et équité ne soient pas des formules creuses, regrettent qu’Adonis ait conservé une attitude de neutralité vis à vis du printemps arabe et plus précisément envers la répression sanglante orchestrée par le pouvoir de son pays d’origine.

Au cours de ces années 1960, il fait un séjour d’un an à Paris où il rencontre une pléiade de poètes tels que Jouve, Michaux, Tzara, Prévert, Follain, Bonnefoy, Du Bouchet, Celan.

De retour à Beyrouth en 1961, il prend la nationalité libanaise, et  continue son combat pour tenter de concilier les données inconciliables des deux cultures, musulmane et occidentale.  De cette dernière, il criera son aversion de son matérialisme, un peu plus tard, en 1971, lors d’un séjour à New-York, qu’il définira comme la quintessence d’une civilisation de fer, de fric et de béton, inhumaine et sans pitié pour les faibles.

Les prises de position politique et religieuse d’Adonis ont beaucoup servi sa notoriété dans le monde. Il a, en matière de religion des idées iconoclastes, propres à exciter la colère de ses coreligionnaires, porteuses d’une mystique entièrement tournée vers l’homme, et dit-il:
«  C’est un mysticisme sans dieu, païen si l’on peut dire. Mais il faut préciser que je ne pense pas à un dieu quelconque, à une expérience religieuse, quand je parle de mysticisme. Et lorsque j’évoque la verticalité de l’expérience, j’ai en tête l’existence de la dimension ontologique au sein de l’expérience de l’amour, de l’expérience du rapport entre l’homme et la femme, au-delà de l’expérience amoureuse. »

Il se trouve donc partagé entre deux cultures aussi puissantes l’une que l’autre et c’est la poésie qui lui permet de faire la synthèse entre son rejet de l’une et son regret de l’autre.

« La poésie, dira-t-il, a sa politique, sa réalité. Elle est son propre chemin, son unique but. Elle est le monde.
La poésie rend la vie sur terre plus belle, moins éphémère et moins misérable. La guerre, lutte collective, relève de l’esprit de troupeau et fait régresser l’homme vers la barbarie et la fin de l’humanité. »

Adonis, un des grands poètes de notre temps, de la taille du Palestinien Mahmoud Darwich, une autre grande figure qui a, lui aussi, flambé sa vie de contestation en révolte au moyen de la poésie.

 

Recueils:

  • 1954 – La Terre a dit
  • 1957 – Premiers poèmes
  • 1958 – Feuilles dans le vent
  • 1961 – Chants de Mihyar le Damascène
  • 1961 – Mémoire du vent (Poèmes 1957-1961)
  • 1971 – Tombeau pour New York
  • 1975 – Singulier
  • 1982 – Le livre des migrations, préface de Salah Stétié, éditions Luneau-Ascot
  • 1983 – Ismaël
  • 1984 – Les résonances, les origines, éd. Les Cahiers des Brisants
  • 1985 – Kitab al-Hisar (Le Livre du siège)
  • 1988 – Désert : Journal du siège de Beyrouth, Les cahiers de Royaumont.
  • 1990 – Le Temps des villes, Mercure de France
  • 1991 – Célébration, La Différence
  • 1991 – Chronique des branches, Orphée/La Différence
  • 1991 – Mémoire du vent, Poésie/Gallimard
  • 1994 –  Soleils seconds, Mercure de France
  • 1995 – Singuliers, Sindbad./Actes Sud
  • 2009 – La forêt de l’amour en nous, Mercure de France

 

Extraits:

…New-York, – Wall Street – 125th Street- Fifth Avenue  

Un fantôme de méduse s’élève d’entre les épaules. Marché d’esclaves de toutes races. Hommes qui vivent comme des plantes dans leurs jardins de verre. Pauvres invisibles, ils  se faufilent : poussière dans le tissu de l’espace, spirale de victimes.

Le soleil est funérailles,
le jour tambour noir…

In Tombeau pour New-York, Mémoire du vent, Poésie/Gallimard, p.94

****

New-York, femme assise dans l’arc du vent,

forme plus lointaine que l’atome,
point qui court dans l’espace des chiffres,
une jambe dans le ciel, l’autre dans l’eau,

dis-nous où est ton étoile ? Le combat s’engagera entre l’herbe et les cerveaux électroniques. Notre époque tout entière est suspendue aux murs, et voici qu’elle saigne. Là-haut, une tête réunit les deux pôles. Au centre, l’Asie. Plus bas, deux pieds pour un corps invisible. Je te connais, cadavre flottant dans le musc des pavots. Je te connais, jeu du sein contre le sein. Je te regarde et rêve de la neige. Je te regarde et j’attends l’automne.
Ta neige est porteuse de nuit, ta nuit emporte les hommes – chauves-souris mortes. Tout mur en toi est cimetière, toute clarté est fossoyeur noir

Portant un pain noir, un plat noir,
Avec lesquels il trace l’histoire
De la Maison-Blanche…

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Adonis

DIALOGUE

« Où étais-tu ?
Quelle lumière pleure sous tes cils ?
Où étais-tu ?
Montre-moi, qu’as-tu écrit ? »

Je n’ai pas répondu. Je n’avais plus de mots
Ne trouvant pas d’étoile sous le brouillard de l’encre
J’avais déchiré mes feuilles

Quelle lumière pleure sous tes cils ?
Où étais-tu ?

Je n’ai pas répondu
La nuit était hutte bédouine
les lanternes étaient tribu
et moi soleil émacié
sous lequel la terre changeait ses collines
et le vagabond croisait la longue route

In Le charmeur de poussière, Mémoire du Vent, poésie/Gallimard, p.46

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VOYAGE

Je voyagerai au creux d’une vague
d’une aile
Je visiterai les âges qui nous ont quittés
et les sept galaxies
Je visiterai les lèvres
et les yeux lourds de glace
et la lame étincelante dans l’enfer divin

Je disparaîtrai
la poitrine ceinte de vents noués
laissant mes pas au croisement des chemins
loin
dans un désert

in ibid, p.49

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MIROIR POUR UNE QUESTION

J’ai questionné et on m’a dit
La branche couverte de feu
est oiseau
On m’a dit que mon visage était la houle
Et le visage du monde miroirs
peine du matin, phare

Je suis venu
Encre était le monde sur ma route
Phrase tout frémissement
J’ignorais qu’entre nous
un pont était jeté – foulées
de flammes et prophéties
Un pont de fraternité

Et j’ignorais que mon visage
était vaisseau
Naviguant dans une étincelle

In Un refuge dans l’éclair, Mémoire du vent, Poésie/Gallimard,  p.70
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La poésie, de nos jours, s’expose à un danger qui ne vient pas d’elle, mais de la parole qui s’y réfère.
Elle est offusquée par cette parole. Le lecteur ne lit plus le poème, il lit le poète, ses références, ses inclinations. Il lit ce qu’on lui déclare du poète et de la poésie. Le poète est devenu pour le critique un moyen d’affirmer ses options, d’exposer ses théories, non de donner accès au poème en tant que tel. Il s’agit là d’une critique qui déchiffre la poésie par le truchement du monde. La véritable critique est tout le contraire, elle dévoile le monde à travers la poésie. Elle accède aux énergies de la langue elle-même sans autre instrument que la seule poésie.

In Six notes du côté du vent, Mémoire du vent, poésie/Gallimard p.189

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Gaston Miron (Québec)

Poète, Gaston Miron (Sainte-Agathe-des-Monts, le 8 janvier 1928-1996) a fait ses études chez les frères du Sacré-Coeur. De 1947 à 1950, il suit des cours de sciences sociales à l’Université de Montréal. En 1953, il participe à la fondation des Éditions de l’Hexagone. Il séjourne à Paris de 1959 à 1960 et suit des cours d’édition à l’École Estienne. De retour au Québec, il décide de se consacrer à l’écriture et à la gestion de l’Hexagone. De 1973 à 1978, il enseigne la littérature à l’École nationale de théâtre de Montréal, et de 1972 à 1980, il est attaché aux Éditions Leméac. En 1993, Gaston Miron revient à l’édition pour prendre la direction de la collection «Typo» qu’il avait fondé dix ans auparavant aux Éditions de l’Hexagone.

Poète militant pour la cause indépendantiste, Gaston Miron participe au Rassemblement pour l’indépendance nationale, au P.S.Q. et au P.Q. Son oeuvre poétique a été rassemblée dans trois recueils.

En 1970, L’Homme rapaillé lui a valu le Prix Québec-Paris et le Prix de la revue Études françaises et, en 1972, le Prix Canada-Belgique ainsi que celui de la ville de Montréal. Le Prix Duvernay lui a été attribué en 1977 pour l’ensemble de son oeuvre. À l’occasion de la parution en France de l’Homme rapaillé en 1981, le Prix Apollinaire est venu couronner l’un des plus importants poètes du Québec. Il a également reçu le Prix Athanase-David en 1983 et le Prix Molson du Conseil des Arts du Canada en 1985. En 1990 il obtient la Médaille de l’Académie des lettres du Québec et, en 1993, le Prix international de la paix et le Signet d’Or de Plaisir de lire. La même année, il devenait Commandeur des Arts et des Lettres de la République française.

Gaston Miron est considéré comme le plus grand poète québécois et comme une sorte de modèle pour les générations qui le suivent. Son écriture, placée au coeur de la langue de son pays, est riche en rythmes, mélodies et mots évocateurs de la réalité québécoise. Ses poèmes d’amour, amour pour les êtres et pour sa nation, sont à la fois les plus passionnés et les plus révoltés des textes de son époque.

Recueils:

  • Deux sangs (recueil de poèmes de Gaston MIRON et d’Olivier MARCHAND), Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1953.
  • L’homme rapaillé, Montréal, Presses de l’Université de Montréal (pour la première édition du recueil), 1970.
  • L’homme rapaillé. Les poèmes, édition définitive présentée par Marie-Andrée Beaudet, préface d’Édouard Glissant, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1998.
  • L’homme rapaillé : poèmes, 1953-1975, texte définitif annoté par l’auteur, préface de Pierre Nepveu, Montréal, l’Hexagone, 2015.
  • Courtepointes, Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1975.
  • Poèmes épars, édition préparée par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu, Montréal, Éditions de l’Hexagone, coll. « L’appel des mots », 2003.
  • Un long chemin. Proses, 1953-1996, édition préparée par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 2004

Extraits:

*

pays

toi qui apparais

par tous les chemins défoncés de ton histoire

aux hommes debout dans l’horizon de la justice

qui te saluent

salut à toi territoire de ma poésie

salut les hommes et les femmes

des pères et mères de l’aventure 

*

Homme aux labours des brûlés de l’exil

selon ton amour aux mains pleines de rudes conquêtes

selon ton regard arc-en-ciel bouté dans les vents

en vue de villes et d’une terre qui te soient natales

 

je n’ai jamais voyagé

vers autre pays que toi mon pays

 

un jour j’aurai dit oui à ma naissance

j’aurai du froment dans les yeux

je m’avancerai sur ton sol, ému, ébloui

par la pureté de bête que soulève la neige

 

un homme reviendra

d’en dehors du monde

*

nous ne serons plus jamais des hommes

si nos yeux se vident de leurs mémoires

*

je suis un homme simple avec des mots qui peinent

et je ne sais pas écrire en poète éblouissant

et je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle

et j’ahane à me traîner pour aller plus loin

déchéance est ma parabole depuis des suites de pères

je tombe et tombe et m’agrippe encore

je me relève et je sais que je t’aime

 

je sais que d’autres hommes forceront un peu plus

la transgression, des hommes qui nous ressemblent

qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée

c’est en eux dans l’avenir que je m’attends

que je me dresse sans qu’ils le sachent, avec toi

*

si j’étais mort avant de te connaître

ma vie n’aurait jamais été que fil rompu

pour la mémoire et pour la trace

je n’aurais rien su de mon corps d’après la mort

ni des grands fonds de la durée

rien de la tendresse au long cours de tes pages

cette vie notre éternité qui traverse la mort

et je n’en finis pas d’écouter les mondes

au long de tes hanches

*

L’homme agonique

 

Jamais je n’ai fermé les yeux

malgré les vertiges sucrés des euphories

même quand mes yeux sentaient le roussi

ou en butte aux rafales montantes des chagrins

 

Car je trempe jusqu’à la moelle des os

jusqu’aux états d’osmose incandescents

dans la plus noire transparence de nos sommeils

 

Tapi au fond de moi tel le fin renard

alors je me résorbe en jeux, je mime et parade

ma vérité, le mal d’amour, et douleurs et joies

 

Et je m’écris sous la loi d’émeute

je veux saigner sur vous par toute l’affection

j’écris, j’écris, à faire un fou de moi

à me faire le fou du roi de chacun

volontaire aux enchères de la dérision

mon rire en volées de grelots par vos têtes

en chavirées de pluie dans vos jambes

 

Mais je ne peux me déprendre du conglomérat

je suis le rouge-gorge de la forge

le mégot de survie, l’homme agonique

 

Un jour de grande détresse à son comble

je franchirai les tonnerres des désespoirs

je déposerai ma tête exsangue sur un meuble

ma tête grenade et déflagration

sans plus de vue je continuerai, j’irai

vers ma mort peuplée de rumeurs et d’éboulis

je retrouverai ma nue propriété

*

Je t’écris pour te dire que je t’aime

que mon cœur qui voyage tous les jours

— le cœur parti dans la dernière neige

le cœur parti dans les yeux qui passent

le cœur parti dans les ciels d’hypnose —

revient le soir comme une bête atteinte

 

Qu’es-tu devenue toi comme hier

moi j’ai noir éclaté dans la tête

j’ai froid dans la main

j’ai l’ennui comme un disque rengaine

j’ai peur d’aller seul de disparaître demain

sans ta vague à mon corps

sans ta voix de mousse humide

c’est ma vie que j’ai mal et ton absence

 

Le temps saigne

quand donc aurai-je de tes nouvelles

je t’écris pour te dire que je t’aime

que tout finira dans tes bras amarré

que je t’attends dans la saison de nous deux

qu’un jour mon cœur s’est perdu dans sa peine

que sans toi il ne reviendra plus

*

Goulag

Il y a des femmes, tellement de femmes, et puis il y en a une, sortie de nulle part, tu ne sais pas pourquoi, tu ne sais pas comment, mais chacun de ses sourires, chacune de ses phrases, chacune de ses caresses, te marquent au fer rouge. Et cette brûlure, aussi soudaine que surprenante, devient rapidement indispensable et nécessaire.

Christophe Condello

Solovox

Une belle brochette à Solovox. Bravo Éric pour ton travail toutes ces années ….

Un grand plaisir aussi de voir Jean-Pierre Gaudreau 🙂

 

Solovox

Sous les flocons d’Irina Doubrovina

*
Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui, un jour, avait été son visage.
Anna Akhmatova
*
Ce n’est pas le froid d’hiver
qui nous a fait glisser
loin l’un de l’autre sur
cette rivière qui fuit tout souvenir
Même le reflet d’un beau sourire
est si futile dans le noir sans fond
que l’été le plus ardent seulement
pourra peut-être l’invoquer un court instant
Pour le meurtrir sans doute et sans pitié
sous les flocons de neige qui semblent si parfaits
quand on les regarde fondre
sans imaginer leurs masses grises en janvier
*
23 janvier 2018

Haïkus de …

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Je me souviens…

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chevreuil

Rencontre au sommet….

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Évasion

 

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