Jean-Sébastien Huot, Demeures – Par Ricardo Langlois sur lametrople.com

Jean-Sébastien Huot vit dans son atelier. Il vit dans ses demeures. Le jeune poète fréquentait l’UQAM. Il était dans ma classe. Silencieux et humble, il nous présente aujourd’hui un récit onirique, en hommage à sa mère. Un récit ponctué de dessins et de collages.
Poète de l’enfance

Le poète souffre. Un mal sournois l’habite depuis son enfance. En même temps, il chemine dans la création.Un mouvement de conscience pur et clair. L’intimité douloureuse dans les détours.

Je ne plus que la langue d’un idiot
Écorché de lumière
Vente grouillant
Chevilles sans hache
J’ai les tempes balayées par les coquelicots. (p.18)

L’enfance du monde. La lumière à travers la peinture, les couleurs. Un auto-portrait dans le clair-obscur. L’auteur et artiste visuel s’inspire peut-être de Miro. (1)


Symbolisme et surréaliste

Des petits poèmes. Une cosmogonie symbolique. Le poète se tient debout dans ses effondrements. J’ai pensé aux Lettres d’or : ce que l’on connaît flotte au-dessus de ce que l’on sent comme une bête morte dans les eaux profondes. (2) L’emphase sur sa mère. Un amour tragique et romantique. (Comme Proust)

J’écris mère
Fièvres qui éclatent conserves de sardines
Décombres en bouche
Mère aux cuisses cisaillées
Écho des bois
Balançoires fusillant le ciel
Verbe sur table
La l’éternité
Je me dégage et vole selon… (p.41)

Le dernier vers emprunté à Rimbaud. Pas d’inversion ou de symbolisme dionysien. L’épicentre de son écriture est un reflux des marées de l’intériorité. Il écrit sa vie. Il illustre son époque, son histoire. Il définit l’épicentre d’un théâtre magique (Barthes). Sa mère, c’est son corps tout entier. Une nécessité post-moderne sur une effusion pleinement créatrice (une spirale).


L’amour de l’Art

Peut-être, l’histoire du poète (admirateur du Surréalisme) qui joue avec les éco-systèmes antinomiques. Sa mère comme objet d’extension du corps intime. Il fait “Un” avec elle. Le circuit alchimique de la résurrection. Et pourquoi pas ?

Les armoires claquaient
Les portes les visages
Mère je t’étoile
Je t’ensoleille
Je te ressuscite. (p.66)

Ou

Demain j’irai avec ma mère remplir
De petites cruches d’eau de Pâques. (p.81)

J’aime cet univers. L’amour de l’art. L’amour de la poésie. L’amour de la liberté. Méditation sur la transcendance? Je pense à ce fabuleux poète José Acquelin : Chacun est un nuage sous des nuages, un nuage d’être, rien d’autre que cela. (3) Le pouvoir créatif, la rose sans personne (René Char), tout est là. Le livre-objet et le sens de la littérature sont bien étoffés.

Demeures est une drogue. C’est de la beauté tranquille.

Notes

  1. Joan Miro, 1893-1883, peintre, sculpteur associé au mouvement du Surréalisme.
  2. Christian Bobin, Souveraineté du Vide, Lettres d’or. page 59. Folio 1995.
  3. José Acquelin, Libertés de la solitude, Carnets d’écritures, Nota Bene, 2019.

Jean-Sébastien Huot a publié six livres dont deux recueils de poésie aux Herbes Rouges. Comme artiste, depuis 1992, il a exposé a Montréal et en Espagne. Jean-Sébastien Huot, Demeures. Poésie, collages et tableaux. Éditions Mains Libres 2022.

Le lien de l’article de l’ami Ricardo ici: http://lametropole.com/arts/litterature/jean-sebastien-huot-demeures/?fbclid=IwAR34V4eMjzAanRs62-_f-W5f0bUeKQz4vwfvl90XLjx716OjBcO1ZGUXkgg

Le souffleur de Frédéric Généreux – Bouc Productions

Bouc Productions: https://lepressier.com/collections/bouc-productions

Le Souffleur est un recueil de poésie original, dédié à l’amour et au bonheur.

*

Tout habillé

C’est moi

Je prendrai tout mon temps

Pour détacher mes souliers

Avant de prendre ta main

Jusqu’à demain

*

Tu étais

L’eau de mon érablière

Transparente comme le jour

*

L’hiver, pour l’auteur lanaudois, y tient une place prépondérante. Sa primauté y est essentielle et nécessaire. Frédéric Généreux l’écrit, le décrit, le rend vivant et nous le fait apprécier.

*

Je retourne à la chaleur de mon lit

Les citadins

Dans l’empressement

Du boulot

Ne voient en rien

La poésie de l’hiver

*

Perdre une à une

Les amitiés

Jusquà ce que la neige fonde

*

Je recherche l’étincelle

Dans les yeux de la serveuse

*

Il règne une atmosphère intime, temporelle et saisonnière à travers les pages du recueil, qui sont loin d’être blanches.

Par moment, l’enfance remonte à la surface, comme une tempête de souvenirs et de chaleurs envolées.

*

Le temps

Retrouvé dans l’enfance

Est un moment d’exception

Sensible

Comme une tempête de janvier

Qu’on observe par la fenêtre

Feu de bois

*

Le Souffleur a soufflé.

Certains passages sont époustouflants.

Le poète, éditeur, producteur et professeur Frédéric Généreux est né en 1980 et a grandi à Saint-Jean-de-Matha. Il a publié quatre recueils de poésie chez Bouc Productions.

François Cheng

*

Le sort de la bougie est de brûler.

Quand monte l’ultime volute de fumée,

Elle lance une invite en guise d’adieu :

« Entre deux feux sois celui qui éclaire ! »

*
Lorsque nous nous parlons
Le rêve est à venir;
nous nous taisons
Il est là, à cueillir

*
Ne quémande rien. N’attends pas

D’être un jour payé de retour.

Ce que tu donnes trace une voie

Te menant plus loin que tes pas. 

*
Par-delà les paroles, un regard, un sourire suffisent pour que chacun s’ouvre au mystère de l’autre, au mystère tout autre …

*
François Cheng est un écrivain, poète et calligraphe chinois naturalisé français en 1971.
François Cheng est issu d’une famille de lettrés et d’universitaires — ses parents comptaient parmi les premiers étudiants boursiers envoyés aux États-Unis.
Études secondaires à Chongquing de 1937 à 1945. Après un temps d’errements, il entre à l’Université de Nankin.
Début 1948, son père participe, en tant que spécialiste des sciences de l’éducation, à la fondation de l’UNESCO, grâce à laquelle il peut venir en France. Il se consacra à l’étude de la langue et de la littérature françaises. Il dut cependant traverser une assez longue période d’adaptation marquée par le dénuement et la solitude avant d’obtenir en 1960 un emploi stable au Centre de linguistique chinoise (devenu plus tard le Centre de recherches linguistiques sur l’Asie orientale à l’École des hautes études en sciences sociales). Parallèlement à son travail, il s’est employé à traduire les grands poètes français en chinois et à rédiger sa thèse de doctorat.
En 1969, il a été chargé d’un cours à l’Université de Paris VII. Il sera naturalisé français en 1971. En 1974, il devient maître de conférences, puis professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales, tandis que ses travaux se composent de traductions des poètes français en chinois et des poètes chinois en français, d’essais sur la pensée et l’esthétique chinoises, de monographies consacrées à l’art chinois, de recueils de poésies, de romans et d’un album de ses propres calligraphies.
Il se verra attribuer le prix André Malraux pour Shitao, la saveur du monde, le prix Roger Caillois pour ses essais et son recueil de poèmes Double chant, le prix Femina pour son roman Le Dit de Tianyi et le Grand prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre. Docteur honoris causa de l’université de Bergame (Italie) et de l’Institut catholique de Paris (2007).
Il a été élu à l’Académie française, le 13 juin 2002, au fauteuil de Jacques de Bourbon Busset (34e fauteuil). Il a été promu officier de la Légion d’honneur le 1er janvier 2009.

Le temps appris de Patrick Devaux – Éditions LE COUDRIER

Photo

Éditions LE COUDRIER: http://lecoudrier.weebly.com/

Avec des aquarelles de Catherine Berael: https://www.areaw.be/catherine-berael/

Ici, dans ce recueil de très belle facture, l’auteur nous livre des poèmes brefs, en colonne.

Une écriture maîtrisée, apaisée, d’une grande verticalité.

Les textes témoignent du temps qui passe, du temps passé.

Comme une quête de temporalité et de guérison.

Le poète nous offre des instants de clarté, d’espoir, avec talent, nous confrontant avec l’univers et l’éternité.

*

Je deviens

le monde entier

à

manger 

tes vieilles paroles

*

Tu passes

entre 

les flammes

sans 

te brûler

*

La nuit est là, bien présente, déclinée de belles et différentes façons.

Elle nous entoure, nous enveloppe.

Et fait partie intégrante de la vie.

Un pas, peut-être de plus, vers l’acceptation et l’au-delà.

*

sidéré

d’étoiles

j’écris 

la nuit

*

Le temps

à

la table

des vivants

est

un mets

comme

un autre

*

Le périple poétique évoque le souvenir, la persitance de l’élue et des êtres aimés, envolés, à travers cet ange qui habite magistralement les pages, dans une superbe transparence:

*

Il est tard

mais je la sais

vivante

entre les mots du sommeil 

*

L’écrivain interpelle et ébauche une existence pleine de recul et de sensibilité.

Le temps appris permet sans doute de vivre le quotidien avec plus d’intensité, de sérénité et de plénitude.

*

L’abeille

à

la fenêtre

ne sait rien

du

temps appris

qui

malgré

sa transparence

va

lui briser les ailes 

*

Patrick Devaux, dans une majestuosité remarquable, et de manière très imagée, pousse la réflexion jusqu’à démontrer que rien, jamais, ne peut arrêter l’inexorable, les jours qui passent, les jours qui finissent toujours par passer.

Sa poésie voyage entre espace, durée, véracité et douceur, en nous, et est un hymne à l’équilibre et à la réconciliation, d’hier à aujourd’hui.

*

la nuit

cette blanche

morte

robe

de

non-mariée

depuis

longtemps

elle cherche

sa tête

pour

sourire

*

Les mots, d’une grande justesse, trace une ligne ascentionnelle vers le ciel et l’absolu, entre humanité et immortalité, pour notre plus sublime bonheur.

Un livre à lire, assurément.

Patrick Devaux est un poète belge de renommée internationale. Il est président de l’Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie, membre de l’Association des Ecrivains Belges, écrivain et rédacteur à « La Cause Littéraire ». Il a obtenu plusieurs prix littéraires. Il a été publié au sein du GRIL dès 1988 (Groupe de Réflexion et d’Information Littéraire), puis par « Les Carnets du Dessert de Lune », et par les éditions « Le Coudrier » (poésies, récit).

Myriam Eck

*

Extraits de Mains suivi de Sonder le vide aux Éditions p.i.sage intérieur, 2015

Le corps respire

Plus fort
Par la peau

(…)

Tu me serres
Sans bras

Une nouvelle tête se déplie

Une cavité de plus

(…)

Tes mains dans mon corps

Tant qu’elles vibrent

*

Extraits de Calanques aux Éditions Centrifuges, 2018

La lumière n’attend pas le sol
Pour tomber

Quand elle n’atteint pas le sol c’est que le vent l’a séparée

(…)

Ce que le vent vient bouger en moi ce n’est pas le paysage mais

Ma place
Dedans

( …)

A regarder
Le vent

L’issue trouble du temps

Le sol
Dans le corps
Se penche

(…)

Avancer dans le bruit
Des pas

Ce que le corps place à sa surface
Pour marcher

(…)

Sur le chemin les mains
Pensent

Les mains pensent la mer
Avant de la toucher

(…)

Ce que les yeux ne voient pas reste
Dans les yeux

Jusqu’à l’endroit de la chute

*

CAVITÉ

Avant tes mains

Il y avait des coudes

Bruits de sourires

Je me presse

Couchée avant le lit

Des mots tus sous les lèvres

Tu me serres sans bras

Une nouvelle tête se déplie

Une cavité de plus

*

Dans ma tête la couleur

Rentre lentement

La forme du ciel

*

Née en 1972 à Digne les bains. Elle a exercé le métier de formatrice spécialisée pendant près de 20 ans à Paris avant de revenir s’installer à Marseille où elle accompagne des adultes ayant des fragilités psychiques. Elle anime des ateliers d’écriture depuis 1995. La pratique créative de l’écriture au quotidien lui permet de rendre sensible son vécu tout en vivant, par la poésie, une expérience de déplacement. Elle a publié des poèmes dans cinq livres, des livres d’artistes, des anthologies, des monographies d’artistes et dans plus d’une vingtaine de revues de poésie (dont Triages, Europe, L’étrangère, N4728, Passage d’encres…). Un dossier présente son travail dans le n°180 de la revue Décharge et le n°29 de la revue N47. Elle fait des lectures publiques de ses poèmes lors de rencontres poétiques, universitaires, en librairies, bibliothèques, galeries d’art, ateliers d’artistes,…, en lien parfois avec des performances d’autres artistes (danse, peinture, musique,…).
http://www.myriam-eck.com

Livres d’édition courante

  • La terre n’apparaît qu’une fois traversée, avec des encres de Philippe Lepeut, coll. 2Rives, aux Éditions Les lieux dits, 2022
  • Sans adresse le regard n’a pas de bord, avec des encres de Serge Saunière, coll. Voix de Chants, aux Éditions Æncrages & Co, 2022
  • Un bruit de terre, avec des encres de Marie-Christine Béguet, coll. Princeps, aux Éditions Po&psy, 2021
  • Calanques, avec des dessins de Paul de Pignol, coll. Par la peau des mots, aux Éditions Centrifuges, 2018
  • Mains suivi de sonder le vide, avec une suite graphique de Christine Delbecq, coll. 3,14g de poésie, aux Éditions p.i.sage intérieur, 2015

Anthologies

  • La poésie française 100 ans après Apollinaire, Maison de Poésie / Fondation Émile Blémont, aux Éditions Proverbe, 2018
  • Apparaître, sous la direction de Florence Saint-Roch, sur le site de Terre à ciel, 2018
  • Duos, 118 jeunes poètes de langue française né.e.s à partir de 1970, sous la direction de Lydia Padellec, publiée dans le n°59 de la revue Bacchanales, 2018
  • Anthologie Vol. I Triages, Éditions Tarabuste, 2015
  • La poésie au cœur des arts, anthologie du Printemps des poètes, aux Éditions Bruno Doucey, 2014
  • Pas d’ici, pas d’ailleurs, aux Éditions Voix d’Encre, 2012
  • Quels infinis paysages ?, sous la direction de François Rannou, sur Publie.net, 2011
  • Couleurs femmes, sous la direction d’Angèle Paoli, sur le site Terres de femmes, 2010

Festival Raccord(s)

Par Guillaume Richez

La 9ème édition du festival Raccord(s) se tient cette année du 1er au 3 juillet au couvent des Récollets qui abrite la Maison de l’architecture d’Île-de-France [1]. Ce festival est organisé par l’association des Éditeurs associés, créée en 2004, qui réunit de petites et moyennes maisons d’édition indépendantes partageant une même vision du métier d’éditeur et d’éditrice, que ce soit dans la fabrication du livre, le rythme de publication ou le choix des thématiques. Cette année, les maisons d’édition associées au festival sont les éditions Asphalte, Le Chemin de Fer, Cheyne, La Contre Allée, Esperluète, Jasmin, Nada, L’œil d’Or, Papier machine, Solo ma non troppo, Les Venterniers, Ypsilon et Zinc. Pour évoquer cette nouvelle édition nous avons donné la parole à plusieurs éditeur·ices de l’association.

Au-delà de leur indépendance, qu’ont en commun les éditeur·ices qui participent au festival Raccord(s)cette année ?

Une exigence dans le choix des livres qu’ils publient, dans le soin apporté à leur fabrication, une même vision de la littérature et une confiance inébranlable dans le fait qu’un livre peut changer le monde.

Frank Smith et Julien Serve, lecture dessinée de Pour parler aux éditions Créaphis, à la Maison de la poésie (© Anne Leloup)

Le fil rouge de cette 9ème édition se fait autour de la vie en ville, de l’urbanisme, et de l’architecture. Comment s’est construite la programmation autour de cette thématique ?

Le fait que le festival prenne ses quartiers à la Maison de l’architecture d’Île-de-France (basée dans l’ancien couvent des Récollets), nous a tout naturellement amenés à apporter une attention particulière aux questions liées à l’urbanisme et l’architecture, sachant que, parmi les éditeurs que nous invitions, plusieurs avaient dans leur catalogue un fonds riche d’ouvrages traitant de ces problématiques. Ainsi, par exemple, le dimanche le public sera-t-il invité à une lecture randonnée avec deux comédiens dans le quartier du couvent des Récollets nourrie du Dictionnaire de la marche en ville, publié par les éditions L’œil d’or.

Par ailleurs, chaque année, en amont du festival, nous organisons une table ronde professionnelle à destination des libraires et bibliothécaires. Cette année, le 23 juin à la Médiathèque Françoise Sagan, le thème en sera « La vie en ville dans les livres », la question étant de savoir comment transmettre aux lecteurs le désir de s’emparer de ces problématiques. Plusieurs éditeurs viendront partager leur expérience.

Geneviève Hergott, plasticienne et éditrice des éditions solo ma non troppo, proposera une fresque participative pour dessiner une ville idéale pendant toute la durée du festival.

Les comédiens Anna Jacob et Jean Joudé, lecture théâtralisée de La liberté totale de Pablo Katchadjian aux éditions Othello, dans les Catacombes de Paris (© DR)

Vous investissez des lieux insolites tels que piscines, salons de coiffure ou encore des catacombes. Pourquoi ce choix ?

À vrai dire, cette année, nous avons décidé de renouveler le festival en investissant un lieu unique, la Maison de l’architecture, au couvent des Récollets, afin de pouvoir proposer trois jours festifs où le public pourra, non-stop, assister à des rencontres, lectures musicales, performances, ateliers jeunesse, etc.

Ceci dit, la particularité du Festival Raccord(s) reste de mettre en avant un livre et un éditeur dans une forme originale et festive. De cette manière nous pouvons lier la littérature avec la botanique, la cuisine, le dessin et bien d’autres choses encore.

À quel public s’adresse le festival ?

Le festival s’adresse à tous les lecteurs curieux qui ont envie d’emprunter d’autres chemins que ceux balisés par les grandes maisons d’éditions et les médias. Il y a des événements jeunesse et adulte. Un tribunal du mot, mis en place par le collectif Papier Machine tout au long des trois jours, permettra de mettre en accusation ou de réhabiliter des mots. Ypsilon éditeur nous invitera à une rencontre autour de Ton-chan le glouton, chef d’œuvre de la littérature jeunesse japonaise, qui sera suivi d’une dégustation du fameux tonkatsu (porc pané frit).

Travaillez-vous en partenariat ? Les aides publiques sont-elles indispensables pour l’édition indépendante ?

Les aides publiques sont indispensables à l’organisation d’un festival comme Raccord(s). Si la question porte sur les éditeurs indépendants, il est évidemment aussi indispensable que ces aides existent, ce qui n’est pas exactement la même chose que de dire qu’elles sont indispensables à la publication d’un ouvrage. Certains livres ne pourraient voir le jour sans, tant leur nécessité est dissociée de la question d’une rentabilité financière immédiate.

Jacques Rebotier et Odille Lauria, lecture bilingue franco-mexicaine de Contre les bêtes de Jacques Rebotier aux éditions le Nouvel Attila, à la Fondation Deutsche de la Meurthe de la Cité universitaire de Paris (© DR)

Diriez-vous que Raccord(s)est un festival militant ?

Dans la mesure où la littérature l’est, sans aucun doute. Attention toutefois à ne pas galvauder certains mots en les utilisant à tort et à travers. La notion d’engagement, en faveur de l’édition indépendante, serait peut-être plus appropriée.

Peut être que notre militance se trouve aussi dans l’attention que nous portons au public, en proposant des activités de qualité gratuitement puisque l’entrée est libre pour le public.

Il y a quelques années, François Bon, écrivain mais aussi lui-même éditeur, disait que c’est le plus souvent au sein des maisons d’édition indépendantes que les œuvres les plus exigeantes sont publiées. Partagez-vous son point de vue ?

Les éditeurs indépendants se donnent une plus grande liberté dans le choix des livres qu’ils publient. Celle-ci a un prix, qui n’est pas celui de la rentabilité et du profit. Il est probable que peu de grosses maisons puissent encore se le permettre.

Ce festival n’est-il pas aussi l’occasion de dresser un état des lieux de l’édition indépendante ? Quel avenir pour l’édition indépendante à l’heure où le milieu semble dominé par de grands groupes, Hachette, Editis et Madrigall, avec une tendance à la bollorisation depuis le début des manœuvres d’OPA du groupe Vivendi sur Lagardère ?

Notre association est un lieu d’échanges et de mutualisation de compétence entre éditeurs, elle permet par là même de réaliser de projets collectifs que les éditeurs auraient sans doute du mal à réaliser individuellement. La force du collectif réside de cette énergie commune. C’est dans ce cadre-là que les échanges sur nos pratiques se font.

Ce festival permet à chaque éditeur de présenter le meilleur de sa production dans un cadre privilégié, pour un week-end festif  d’échange avec le public.


Entretien réalisé par courrier électronique en juin 2022. Propos recueillis par Guillaume Richez avec le concours de l’inestimable Aurélie Serfaty-Bercoff.

[1] La programmation complète est à découvrir ici : https://lesediteursassocies.com/webshop/festival/edition-2022

Henri Baron

*

CAVE

Quand la lumière s’évapore
et ne laisse que des vagues d’ombres

j’entre en baronnie

celle des mots caressés
essorés
fracassés

J’aimais la cave et le grenier

loin du tumulte

des tracas du monde

Je sens encore l’odeur du vieux

du calcaire mouillé

des galets de charbon

et des journaux humides

Le vin avait trop vieilli

il était noir ou cramoisi
le sang des larmes

christiques ou pas
suintaient du liège poreux

liquoreux s’accrochant au verre
plus tard
on se forcerait à le boire
on dissimulerait sa grimace

qu’est devenue
la boite à chaussures
cachée derrière les livres
y dormaient des photos

paternelles écornées
d’anonymes jaunies
devenues familières
à me tenir compagnie

Je sortais du fatras rouillé

un vieux chemin de fer
et sa vieille loco noire
qui sifflait et soufflait
ses derniers soupirs
et la poussière d’une vie

Paris, 1er décembre 2020

© Autobiopoèmes, Enfances

*

L’ENFER EST PAVÉ DE BONNES INTENTIONS


Dans les saillies du temps

dans les folies des vents

mon enfance passe

s’étire

s’efface

soupire

J’arpente les quais

dévale les cales

mes pas ricochent

mes larmes

rue de l’Escale

sur les pavés d’Amérique

sur les pavés négriers

otages d’un passé pesant

Je serai libre

esclave pourtant

trop longtemps

entre deux tours

enchainé

pris au piège

à rêver d’au-delà

l’horizon clos

Fils de rien

fils de peu

je lirai Proudhon

Marx

Bakounine

Michel ou Jaurès

Je serai rouge

presque noir

Paris, 16 décembre 2020

© Autobiopoèmes, Enfances

*

MAINS

Avec ou sans plume
mes mains disent de moi

Elles disent
le temps
les ronces
les pierres
pioche et faux
hache et marteau

Elles disent
avec douceur
leurs maux
leurs plaies
en s’excusant
de tant d’impudeur
de tant de cicatrices
d’être laides et malhabiles
en maquillant
de savon noir
ou de Marseille
leurs scories
de terre
de sueur
de sang
en crachant dans leur creux
en cachant dans les poches
l’intime honte d’être à nu

mains nues à frapper comme un gosse
la pelote sur le mur du voisin

Longues-sur-Mer, 28 avril 2022

© Autobiopoèmes, Enfances

*

TRACES



Mer

Petit
j’aimais regarder le sillon d’écume que laissaient derrière eux les bateaux
Il y avait quelque chose de magique dans cette mer qu’on blessait à la proue

dans des jaillissements d’écume

la laisse cicatrisait lentement à la poupe

* * * * * * * * * * * * *

Terre

L’automne

le soc de charrue saignait la terre fumante

la plaie se floutait aussi

juste à l’échancrure de l’argile et du givre

jusqu’à l’estompe
filoute
sous la brume et les rires des mouettes

* * * * * * * * * * * * *

Ciel


Alors

j’osais lever les yeux

j’imaginais que les avions déchiraient au scalpel

l’azur d’où sortait un fil de nimboglobules blancs

un chapelet de coton s’échappait

l’incisure se refermait très vite

laissant dans son sillage une traîne de mariée

La Rochelle, 3 mai 2022

© Autobiopoèmes, Enfances

*

Henri Baron nait à La Rochelle en 1967. Après des études d’Histoire, il choisit le métier d’instituteur. En 1992, il crée avec son ami Texieros le texte du spectacle « L’enfance et le funambule ». Également formateur d’animateurs et d’animatrices, il tente de transmettre et partager son amour de la poésie. Il travaille désormais à Paris comme directeur d’école et publie régulièrement ses Autobiopoèmes, fruit de ses multiples rencontres sur https://henribaron.wixsite.com/grabouillages. En 2022, Magali MO met en image ses poèmes, à voir sur https://www.youtube.com/channel/UCTcvKVzVljF_SjWZnzh_nhA.

Le réel est un poème métaphysique de Marie-Claude San Juan

Une autre belle lecture à venir: Le réel est un poème métaphysique de Marie-Claude San Juan aux éditions Unicité.

Danielle Shelton

*

Tire-toi une bûche !

Tire-toi une bûche

que je te raconte

les forêts d’ici 

généreuses     de la terre à la bouche

que je te parle du cèdre blanc

dont la décoction a sauvé 

les marins de Cartier

à l’hiver 1536

que je te raconte

la culture ancestrale des trois sœurs

la courge     le haricot    le maïs

de la sagamité iroquoienne

que je te parle de l’ours noir 

du chevreuil      de l’orignal

du siffleux      du lièvre et du castor

nourris à même les saisons

que je te raconte les choux

carottes    pois    céleris     oignons

dans les assiettes creuses 

des habitants de la Nouvelle-France 

que je te parle de l’eau d’érable

de la gomme d’épinette

des champignons    racines      feuilles      fleurs 

de nos cueilleurs de saveurs sauvages

Tire-toi une bûche

pour écouter     et comprendre

la générosité de nos forêts

d’autrefois       et d’aujourd’hui

*

Vivre le Québec tissé serré

Toi, né ici.
Toi, venue ici pour vivre.
Toi qui naitras ici.

Toi, toi et toi, la Nation vous tresse, vous tisse serrés, 
plus forts dans cet enlacement de vos fibres.

Vous êtes sur cette ile plus de 450 000. Individus, familles, réseaux, 

communautés. 
Un ensemble complexe de pièces hétérogènes qui s’imbriquent 

dans le grand puzzle mosaïque du peuple québécois. 
Ce peuple qui porte la responsabilité de son morceau 

d’histoire sociale et culturelle du 21e siècle de l’ère planétaire. 

Que dira-t-on de vous ? Que voulez-vous qu’on dise de nous ? 
Quels mots-clés du futur donneront accès à nos données d’aujourd’hui ? 

Humanisme, paix, écoute attentive, bienveillance, entraide… 

Nous sommes une même espèce à peupler la Terre, 

chaque continent, pays, province, région, ville, quartier, rue, parc… 
Nous sommes ici, maintenant, singuliers et pluriels.
Solidaires du minéral, du végétal et de l’animal. 
Légataires d’un héritage éminemment perfectible.

Sur le chemin de toute quête, il y a des pierres polies 

et des cailloux friables ou acérés. 
Ici, au Québec, le peuple avance avec confiance. 
Tisser serrés racines et enjeux contemporains, voilà ce qui a du sens !

*

Danielle Shelton est membre titulaire de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ). Elle est autrice, éditrice, infographiste, artiste en arts visuels, commissaire d’expositions « art et littérature », productrice d’évènements et de spectacles littéraires et multidisciplinaires. 

Travailleuse autonome, elle est directrice de la Société littéraire de Laval depuis 2008 et de la revue d’arts littéraires Entrevous, depuis sa création en 2016.

À titre d’exemple de son écriture, elle partage deux poèmes patriotiques écrits sur commande, pour la Fête nationale du Québec à Laval :

« Vivre le Québec tissé serré » a paru dans la revue Entrevous 17 (octobre 2021); 

« Tire-toi une bûche » paraitra dans « Entrevous » 20 (octobre 2022).

Haïku de Patrick Joquel

entre deux averses
les cailloux comptent leurs gouttes
l’odeur de la pluie

(c) Laurent Del Fabbro/Patrick Joquel
http://www.carnetphotographique.com

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