Le 3ème jour

Soulever le drap

faire rouler la pierre

marcher quelques pas

multiplier le temps

relever les yeux et voir le lieu

où le souffle renaît

après l’hiver

 

enfin entrer

invisible

dans la lumière

 

Christophe Condello 02 avril 2018

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En paix

Je veux rentrer chez moi

après toutes ces années

passées dans le passé

je veux rentrer chez moi

retrouver mes montagnes en coton

les matins parfumés

au beurre noir de mes yeux

je veux à nouveau respirer

la terre mouillée

et les meules de foin

la lavande des femmes

mille bagues de blé

me blottir dans la chaleur

le soir

des flammes de l’amitié

je suis si loin de moi

que parfois je me demande

si je ne suis pas perdu

dans un corps étranger

je ne reconnais plus

mes gestes les plus simples

j’ai hâte de ressentir

les vents si familiers

les odeurs d’automne

les châtaignes et les mandarines grillées

la pluie qui purifie

les blessures les plus profondes

je veux rentrer chez moi

sur un bateau au ventre vide

par delà les mers sans horizon

parcourir le jardin de mes premiers pas

réentendre le chant des cigales

et aller cueillir quelques fleurs d’enfance

 

je veux aller vieillir

entre ces murs immenses

dans la maison qui m’a vu naître

et que l’aube caresse

d’une main sûre et chaude

le souvenir de mon père

le coeur de la pierre

 

ma chevelure blanche

 

Christophe Condello

17 mars 2018

 

Vies Particules de Mathieu Brosseau

Givre

Mes yeux voient encore

cette vieille maison           blanchie

cachée derrière les bosquets

des heures anciennes

 

où rien ne contredit le noroît

 

si nous avons été ce qui s’est tu

et le silence

 

qui entaille les ciels

de givre

 

cette voûte lactescente

où nous aurions pu nous aimer

 

Christophe Condello 17/02/2018

Facile

 

Astre sphérique
noir dans le ciel
jour guillotiné

femme claire
facile                     univers

à l’horizon inconnu
de la différence

au coeur des heures intérieures

toutes en cris retenus

hurler
hurler pleinement

jusqu’au silence
vénéré
de l’ange

Christophe Condello 12/02/2018

Ciel slave

Le jour éclaire la pluie
légère       chaude
exubérance
sous les paupières clauses

une nuit nouvelle
et indomptée
frissonne

pure étoile

d’un ciel slave

Christophe Condello 11/02/2018

Poème

Quand des lueurs de beauté et des couleurs insoupçonnées dansent dans ma tête, quand des mélodies surprenantes arrivent  à mes oreilles, quand mes yeux voient ce qui était auparavant invisible, quand ma respiration s’emballe comme un cheval sauvage et fou, quand mes doigts disparaissent sous l’encre en devenir, quand tout est en suspens et sur le point de naître à la vie, j’écris.

Christophe Condello

05 février 2018

Serge Torri (France)

Serge Torri est né à Tarbes en 1952 et est professeur de yoga.  Il est l’auteur d’une oeuvre abondante, dans la filiation des Surréalistes et du Grand Jeu de Réné Daumal et R.G. Lecomte.

Sa poésie d’une grande exigence se présente comme une recherche introspective, dans une dimension charnelle et une simplicité qui lui font atteindre l’universel du chant orphique.

Un voyage initiatique qui souffle et résonne jusqu’aux tréfonds de toutes nos vibrations.

Recueils:

  • Carnet de neige
  • L’abîme radieux
  • Nuits neige
  • Grésil noir
  • La nuit L’éclat
  • L’ouvert hermétique de Paul Sanda
  • Dans l’unique visage du vent
  • L’amour aimé
  • L’étroit passage
  • L’Éclat d’un effacement
  • Quadrille magico-poétique

Extraits:

Ô nuit araignée de l’encre

rhizome d’une parole seule à parler

des pierres comme du ciel des murs

des miroirs des fenêtres des vitres

des yeux de l’âme

je veux parler de la langue-flamme

qui fore et revient à son gisement initial

qui ne dort pas

dans sa nuit

et qui travaille en silence,

immobile,

à son oeuvre éternelle

de celle qui ouvre les lèvres du vent

pour lire en braille

la cicatrice brûlée

que l’éclair a léchée

****

Silence et moi
bouche close
silence

corps à corps
coeur à coeur
souffle unique
dans le même sang

ce qui se tait
ni n’épelle
ni n’accuse
ni n’oublie

ce qui se tait
absout.

****

Il neige si blanc

Il a neigé si blanc
que la voix
s’est repliée
jusqu’à la racine
de la langue

et le silence est
une immense plaine blanche

où le poème se garde
de faire de l’ombre.

Il neige si blanc
qu’il est impossible
d’écrire.

****

La nuit est noire la neige
épaisse         pure
abondance
dans l’œil du silence

la nuit est
pure
et céleste
l’âme

de celui qui se loge
dans la blancheur.

****

L’immersion est
blanche
dans le corps du silence
noire
dans ce qui n’est plus
que pour (dire)
l’absence

méconnaissable

je comble la nuit qui n’est plus
que du temps que j’occupe
d’une pure présence.

****

Page blanche dans la nuit
— innocence — monde sans forme

femelle obscure — monde
non né
indifférencié

au cœur de la nuit intérieure

toute de silence ouatée

se taire,

se taire profond

jusqu’à entendre
— peut-être

ce que l’Ange dit.

****

La poésie lève les voiles

La poésie lève les voiles
déchire les masques

comme l’amour

son souffle est un
bouquet de roses

d’éveil

avivant la blessure

– les regardant
je crible
éclaire
mon abîme

jusqu’à l’indéchirable

****

Pierre
qui prend
à la terre

du feu
des défunts

l’irrévélé
de cette lumière
resté
mêlée
à nos pieds

es-tu

responsable
de nos traits

œil noir
d’un soleil

mûrissant
la main

ou consumant
la mort ?

Une alchimie discrète pointe sous les mots. Le livre devient creuset. La mort va et vient mais le feu reste.

Soleil
ou
pierre

en suspension

poème à poindre
ou
ombre

au seuil
effacé

siège
intime

infuse
l’ultime

récompense
de la blanche
incandescence

le poème à poindre

noircit
la matière

et l’incendie

Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

****

 

 

 

 

André Du Bouchet (France)

André du Bouchet naît en France dans une famille « d’une belle diversité »1 d’un père américain d’origine française mais né en Russie et d’une mère d’origine russe juive. Il passe son enfance en France jusqu’à la proclamation des lois de Vichy, qui interdisent à sa mère l’exercice de sa profession (elle était médecin dans un hôpital public). Avec sa mère et sa sœur, il fait le trajet à pied de la région parisienne jusqu’à Pau. Sur la route, le dictionnaire de grec Bailly sera sa seule lecture. Ils empruntent le dernier paquebot pour l’Amérique au départ de Lisbonne pour rejoindre leur père qui résidait déjà aux États-Unis.

Il passe son adolescence en Amérique et poursuit des études à Amherst College et à l’université Harvard, devenant même professeur d’anglais.

André du Bouchet revient en France en août 1948 et publie ses premiers textes critiques en français sur HugoReverdyCharPongePasternakBaudelaire ou Shakespeare, dans Les Temps modernesCritique ou Les Cahiers GLM. Les premiers écrits poétiques des années 1950 paraissent sous la forme de plaquettes qui seront plus tard refondues dans Dans la chaleur vacante (Mercure de France, 1961, prix de la critique).

Sa poésie exigeante, réfractaire à tout embrigadement, s’inscrit dans le sillage de Stéphane Mallarmé2 et voisine avec celle de Pierre Reverdy3 ou René Char4 ; elle ouvre sur un paysage dans lequel erre l’homme, hiératique et pourtant central.

Il est le cofondateur en 1967 avec Yves Bonnefoy et Jacques Dupin de la revue L’Éphémère, qui accueille des poètes comme Paul CelanPhilippe DenisJean DaiveAlain SuiedPhilippe JaccottetAlain Veinstein, ou des prosateurs comme Michel LeirisLouis-René des Forêts et Pascal Quignard.

Parallèlement à son travail poétique, André du Bouchet écrit des livres de critiques d’art, sur PoussinHercules Seghers ou ses contemporains et amis Alberto GiacomettiBram van Velde et Pierre Tal Coat. Ceux-ci illustreront nombre de ses livres. Il signe de nombreuses traductions comme celles de HölderlinMandelstamFaulknerJoyce, Celan et Shakespeare.

Installé pour une partie de l’année à Truinas dans la Drôme depuis les années 1970, il y meurt en 2001, à 77 ans.

Recueils:

  • Au Mercure de France :
    • Dans la chaleur vacante, 1961 (réédition à partir de 1991 chez poésie/Gallimard), prix de la Critique
    • La Tempête de William Shakespeare (traduction), 1963
    • Ou le soleil, 1968
    • Qui n’est pas tourné vers nous, 1972
    • Voyage en Arménie de Ossip Mandelstam (traduction), 1re édition en 1983, réédité en 2004
    • Poèmes de Paul Celan (traduction), 1984
    • Ici en deux, 1986 (réédition à partir de 2011 chez poésie/Gallimard)
    • Désaccordée comme par de la neige – Tubingen, le 22 mai 1986, 1989
    • Axiales, 1992
    • Poèmes et proses, 1995
    • Entretien dans la montagne de Paul Celan (traduit en collaboration avec John E. Jackson), 1996
    • L’Emportement du muet, 2000
  • Chez Fata Morgana :
    • Air 1950-1953 suivi de Défets, 1986
    • Laisses, 1984 (réédition)
    • L’Incohérence, 1984 (réédition)
    • Rapides, 1984 (réédition)
    • Peinture, 1983
    • Le Voyage en Arménie, d’Ossip Mandelstam (traduction), 1983 (réédition en 2004)
    • Aujourd’hui c’est, 1984 (réédité en 1994)
    • Une tache, 1988
    • Carnet, 1994
    • Le Méridien, de Paul Celan (traduction), 1995
    • Pourquoi si calmes, 1996
    • Carnet 2, 1998
    • D’un trait qui figure et défigure, avec un frontispice de Alberto Giacometti, 1997
    • Annotations sur l’espace non datées. Carnet 3, 2000
    • Tumulte, 2001
    • Lire Finnegans Wake ? (avec une lettre-postface d’André Gide), 2003
  • Aux éditions Gallimard :
    • Le Gambit du cavalier, de William Faulkner (traduction), 1951
    • Dans la chaleur vacante suivi de Ou le soleil, coll. « Poésie », 1991
    • L’Ajour, coll. « Poésie », 1998
    • Ici en deux, préface de Michel Collot, coll. « Poésie », 2011
  • Chez d’autres éditeurs :
    • Air, Jean Aubier, 1951
    • Sans couvercleGuy Lévis Mano, 1953
    • Au deuxième étage, Éditions du Dragon, 1956
    • Le Moteur blanc, Guy Lévis Mano, 1956
    • Sol de la montagne, avec des eaux-fortes de Dora Maar, Jean Hugues, 1956
    • Cette surface, avec une illustration de Tal-Coat, Éditions Pierre-André Benoit, 1956
    • Dans la chaleur vacante, avec une illustration de Jean Hélion, Éditions Pierre-André Benoit, 1959. Réédition au Mercure de France (1961 et 1978)
    • Sur le pas, avec des illustrations de Tal-Coat, Maeght éditeur, 1959
    • La Lumière de la lame, avec des eaux-fortes de Joan Miró, Maeght éditeur, 1962
    • L’Avril, Janine Hao (1963). Réédition précédée de ‘Fraîchir chez Thierry Bouchard, 1983
    • L’Inhabité, avec une illustration de Claude Georges, Le Point cardinal, 1964. Réédition chez Jean Hugues, avec une illustration de Alberto Giacometti, 1965
    • La Couleur, Le Collet de buffle, 1975
    • Laisses, Françoise Simecek, 1975. Réédition chez Hachette, P.O.L., 1979, et chez Fata Morgana, 1984
    • Air 1950-1953, Clivages, 1977
    • Le Révolu, Orange Export Ltd, 1977
    • Un jour de plus augmenté d’un jour, Le Collet de buffle, 1977
    • Là, aux lèvres, Clivages, 1978
    • Poèmes, L’Ire des Vents, 1978
    • Sous le linteau en forme de joug, avec une illustration de Tal-Coat, Clivages/Françoise Simecek, 1978
    • L’Incohérence, Hachette, P.O.L., 1979
    • Dans leurs voix, leurs eaux, avec des illustrations de Bram Van Velde, Maeght éditeur, 1980
    • Rapides, Hachette, P.O.L., 1980. Réédition chez Fata Morgana, 1984
    • Défets, Clivages, 1981
    • Fraîchir, Clivages, 1981
    • Les Hauts-de-Buhl, L’Ire des Vents, 1981. Réédition chez Fourbis, 1989
    • Ici en deux, avec des illustrations de Geneviève Asse, Quentin éditeur, 1982. Réédition au Mercure de France, 1986
    • Carnets 1952-1956, édition de Michel Collot, Paris, Plon, 1989
    • Cendre tirant sur le bleu et Envol, Clivages, 1986. Réédition en 1991
    • Carnets 1952-1956, Librairie Plon, 1989. Réédition chez Fata Morgana, 1994 et 1998
    • De plusieurs déchirements dans les parages de la peinture, éditions Unes, 1990
    • Verses, éditions Unes, 1990
    • Alberto Giacometti — dessin, éditions Maeght
    • Le Second Silence de Pasternak, préface de Victor Martinez, Éditions La Rivière Échappée, Rennes, 2009
    • Henri VIII, de William Shakespeare (traduction), postface de Jean-Baptiste de Seynes, Paris, Le bruit du temps, 2011
    • Aveuglante ou banale. Essais et articles 1949-1959, édition et préface de Clément Layet, Paris, Le Bruit du temps, 2011
    • Une lampe dans la lumière aride. Carnets 1949-1959, édition et préface de Clément Layet, Paris, Le Bruit du temps, 2011
    • Un mot : ce n’est pas le sens, édition bilingue de Michael Bishop et Victor Martinez, traduction anglaise de Michael Bishop, Halifax (Canada), VVV, 2013
    • Sans couvercle, Fissile, 2014
    • La peinture n’a jamais existé. Écrits sur l’art 1949-1999, édition établie par Thomas Augais, Paris, Le bruit du temps, 2017

Extraits:

Cession

Le vent,

dans les terres sans eau de l’été, nous

quitte sur une lame,

 

ce qui subsiste du ciel.

 

En plusieurs fractures, la terre se précise. La terre

demeure stable dans le souffle qui nous dénude.

 

Ici, dans le monde immobile et bleu, j’ai presque atteint

ce mur.  Le fond du jour est encore devant nous.  Le

fond embrasé de la terre. Le fond

et la surface du front,

aplani par le même souffle,

 

ce froid.

 

Je me recompose au pied de  la façade comme  l’air

bleu au pied des labours.

 

. Rien ne désaltère mon pas.

 

Face de la chaleur Poésie /Gallimard page 106

 

Pourquoi…            j’oublie..,                        la parole en déplacement

s’oublie.., pour aveugler…            Et le sol – toujours

un peu plus haut, à hauteur de la tête forée par ce qu’elle

profère autant que par ce qu’elle a sans mot dire

perçu déjà…                        à hauteur de la tête levée, là

– et pour l’aveugler..,                        jusqu’à un fond où quelque

ajour sans fin, comme on avance, criblant, aura tout

emporté            même emporté la question

………..

 

Ce qui au plus profond comme au centre   –    du

sommeil ( où le rêve sera resté d’un tenant ) se

découvre soustrait toujours, silence              dans la mutité du

rêve, est à nouveau parole opaque, parole qui insiste,

substrat épais, compacité de parole sur-le-champ

réfractaire à ce qui est dit, que la parole à prononcer soit

émise ou tue de nouveau – jour qui froisse..,          au

plus près.

 

(Extraits de « Poussière sculptée ») Poésie/Gallimard

 

……chute de neige, vers

la fin du jour, de plus en plus épaisse, dans laquelle

vient s’immobiliser un convoi sans destination – je

tiens le jour… La paupière du nuage porteur de la

neige se levant, je me retrouve inclus dans le bleu de

l’autre jour.

 

 

Son pourtour semblable aux montants mal ajustés

d’un cadre métallique mobile, je l’avais cependant –

sans aucune application possible – solidement tenu

entre mes mains, déjà: chemin ferré étréci sur

l’enclume de l’un des forgerons ayant donné de loin en

loin, autrefois, dans la vallée, le timbre de lieux

habités aujourd’hui déserts. Hier encore, nous en

parlions. La brusquerie du froid qui s’était abattu, par

la suite, avec l’orage, n’est plus, entre mes draps,

qu’un souvenir dont je démêle mal en plein été, s’il

provient d’un livre ou d’un village. Le froid soudainement avivé par la sonnerie inattendue de l’orage, et

auquel, toute trace de chaleur disparue, s’ajoutait

alors celui de la nuit, se déposait en neige dans ma

tête, bloquant les voies…

 

Un livre ou un village, les lignes

étrécies étant celles d’une tranche – au possible –

jusqu’à ces lèvres…

 

Enclume de fraîcheur, de cela, comme je le tiens, je ne

serai pas délogé.

 

….parole – non: cela, la parole, elle seule, le dit,

scindant.

 

Le convoi est bloqué. Pas de destination, étant là

dans la consistance de cette neige…

 

…après soi comme inclus dans la langue – le jour.

 

…pas de destination : j’ai rejoint.

Mais la parole qui le rapporte, je dois encore aller

jusqu’à elle: comme à pied. Une glose obscurcit ou

éclaire.

 

Porteur d’un livre dans la montagne (Poésie/Gallimard La chaleur vacante page 205-206-207)

J’occupe seul cette demeure

blanche

 

où rien ne contrarie le vent

 

si nous sommes ce qui a crié

et le cri

 

qui ouvre ce ciel

de glace

 

ce plafond blanc

 

nous nous sommes aimés sous ce plafond.

Ajournement Poésie/Gallimard page 169

SCINTILLATION

 

Ce feu qui nous précède dans l’été, comme une route

déchirée. Et le froid brusque de l’orage.

 

Où je mène cette chaleur,

dehors, j’ai lié le vent.

 

La paille à laquelle nous restons adossés, la paille

après la faux.

 

Je départage l’air et les routes. Comme l’été, où le froid

de l’été passe. Tout a pris feu.

 

*

 

Le jour qui s’ouvre à cette déchirure, comme un feu

détonnant. Pour qui s’arrête auprès des lointains. Le

même lit, la même faux, le même vent.

 

Face de la chaleur Poésie /Gallimard page 89

 

Extinction

Le noeud du souffle qui rejoint,

plus haut, l’air lié,

et perdu.

Ce lit dispersé avec le torrent,

plus haut, par ce

souffle.

Pour nous rêver torrent, ou inviter le froid, à travers

tout lieu habité.

De la montagne, ce souffle, peut-être, au début du jour.

L’air perdu m’éblouit, se fermant sur mon pas.

– Loin du souffle

M’étant heurté, sans l’avoir reconnu, à l’air,

je sais, maintenant, descendre vers le jour.

Comme une voix, qui, sur ses lèvres même,

assécherait l’éclat.

Les tenailles de cette étendue,

perdue pour nous,

mais jusqu ‘ici.

J’accède à ce sol qui ne parvient pas à notre

bouche, le sol qui étreint la rosée.

Ce que je foule ne se déplace pas,

l’étendue grandit.

– Cession

 Le vent,

dans les terres sans eau de l’été, nous

quitte sur une lame,

ce qui subsiste du ciel.

En plusieurs fractures, la terre se précise. La terre

demeure stable dans le souffle qui nous

dénude.

Ici, dans le monde immobile et bleu, j’ai presque atteint

ce mur.  Le fond du jour est encore devant nous.  Le

fond embrasé de la terre. Le fond et la surface du front,

aplani par le même souffle,

ce froid.

Je me recompose au pied de  la façade comme  l’air

bleu au pied des labours.

Rien ne désaltère mon pas.

 

Eliraz Israël (Israël)

Israël Eliraz est né à Jérusalem en 1936 où sa famille vit depuis cinq générations.

Il fait ses études en français à l’école de l’Alliance israélite. Il détient un baccalauréat en Littérature Hébraïque et philosophie, puis il étudie à l’Université de Tel-Aviv où il obtient une maîtrise de littérature comparée.

Il enseigne pendant de nombreuses années comme professeur en lycée puis comme chargé de cours à l’Institut de Kerem, qui est un organisme de formation pour les enseignants dont il a été le co-fondateur et le directeur.

Il a publié plusieurs recueils de nouvelles, des romans, du théâtre, six opéras (écrits avec le compositeur israélien Josef Tal et joués à Hambourg, Munich, Rostock, Tel-Aviv, New- York et Londres),  puis il se consacre entièrement à la poésie en français et en hébreu.

Il publie son premier recueil de poème en 1980 sous le pseudonyme de George Mathias Ibrahim.

Il est  actuellement considéré comme un poète majeur dans son pays. Ses recueils sont  traduits en français depuis 1994 ce qui explique qu’il a su conquérir le public francophone.

Durant l’année scolaire 1995-1996, il obtient une bourse du gouvernement français,  pour étudier à la Sorbonne dans la section études théâtrales.

Ses derniers recueils, bien connus du public, ont reçu beaucoup de critiques positives.

Sa poésie a été publié à l’étranger en 11 langues. Il  supervise lui-même certains traductions de ses livres en français, langue qu’il maîtrise parfaitement.

Israël Eliraz est publié chez les éditeurs suivants : le Nouveau Commerce, Dana, Unes, L’Atelier des Brisants, L’Apogée en France et le Taillis Pré en Belgique.

Récemment il a publié ses livres aux éditions José Corti, où il est devenu poète de la maison.

Dans son pays, il a reçu le Prix ACUM trois fois, le Prix du Premier ministre à deux reprises (1994 et 2009) et le Prix  Nathan Alterman (en 2002).

Il a été lauréat du Prix Bialik pour la poésie (en 2008). C’est un prix littéraire décerné par la municipalité de Tel Aviv chaque année pour récompenser un auteur faisant évoluer la littérature hébraïque. Il a été créé en janvier 1933 à l’occasion du 60eme anniversaire de la naissance de Haïm Nahman Bialik, poète de langue hébraïque.  Le prix est double : le premier récompense la littérature (donc un auteur de fiction), le deuxième « la pensée juive ».

Israël Eliraz a obtenu récemment le Prix Brenner pour « Éloge des choses transitoires » (en 2013).

En France, Israël Eliraz a été invité à la 5ème Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne en 1999.

Il vient d’être décoré, chevalier d’honneur des palmes académiques, pour le rayonnement de la langue française.

Israël Eliraz écrit dans une langue hébraïque moderne mais ses écrits sont empreints de références bibliques.

Il nous offre une langue lapidaire mais « les pierres de ses mots sont des pierres d’espérance ».

Ses poèmes parlent du réel que nous connaissons si peu. Il veut approcher au plus près l’essence même de la nature. Il veut voir, toucher, entendre autrement…il nous invite  à prendre « du sacré entre nos mains »

« Israël Eliraz rend à son lecteur de passe ou de passage, la confiance comme il donne à son jeune pays une véritable perspective de vie, et d’avenir. Étonnant pour un poète? Avec Eliraz, la poésie écrite en Israël entre dans la modernité. Le passé, disait-il lors d’une conférence au Centre Communautaire Juif Laïc de Bruxelles, le 8 septembre 1998, est révolu, il s’agit de penser à l’avenir. Son oeuvre poétique se déroule en cycles de regards, en mouvements de l’oeil, adressés à l’amour : Tout s’en va vers un même lieu, vers l’amour. »

Recueils:

  • Et tout cela pour dire ose (éditions José Corti, 2010)

  • Il doit sûrement en être ainsi (2008)

  • Dehors éditions José Corti, 2008

  • Août, à la limite des choses perdues (2007)

  • Est-ce que ça bouge dedans, Le Taillis Pré, 2006
  • Chez Thomas Bernhard à Steinhof (2006)
  • Laisse-moi te parler comme à un cheval, José Corti, 2005
  • Dîner avec Spinoza et quelques amis (2004)
  • Porte rouge suivi de Jérusalemville, Éditions Le Taillis Pré (2004)
  • Comment entrer dans la chambre où l’on est depuis toujours,co-traduit de l’hébreu par Bernard Noël et l’auteur, José Corti, 2003
  • Abeilles suivi de Obstacles, José Corti, 2002
  • Rapport de l’arpenteur suivi de Thabor, ed. Le Taillis Pré, 2002, Belgique
  • Petit carnet du Levant, traduit de l’hébreu par Colette Salem et Laurent Schuman, Paris, José Corti, 2001
  • Herbes, ed. Le Taillis Pré, 2000, Belgique
  • Petites bêtes, traduit de l’hébreu par Colette Salem et Bernard Noël, La Chapelle-Chaussée, Dana, 1999
  • Bouche déchirée, traduit de l’hébreu par Colette Salem et Bernard Noël, Draguignan, éditions Unes, 1997
    Miniatures Clemente, traduit de l’hébreu par Colette Salem et l’auteur; dessins de Francesco Clemente, Draguignan, éditions Unes, 1997
  • Promenade, suivi de Neuf poèmes d’amour pour une femme, traduit d’Esther Orner, Paris, Le nouveau commerce, 1994
  • La Banane, 1970 (théâtre)
  • Loin de la mer, loin de l’été, 1969 (théâtre)

Extraits:

L’éloigné

 Éloigné

il se tient dans le vide de la lampe

vide de tout souvenir

la ville dans laquelle il marche

de ville en ville

elle est la marche

vers où le mur va qui jamais

ne s’arrête en passant devant

de porte en porte en plein milieu

l’air déchiré

Traduction personnelle à partir de l’allemand

Du sacré dans les mains

 

aujourd’hui, après des années, nous sommes assis

dans la même goutte d’eau qui attire

l’abeille.

 

Touche les choses autrement. Une maison, un arbre tout près,

un arbre encore. Derrière le muret, encerclés de rouge

une femme, et une tache ineffaçable ou un pli, un cheval peut-être, là,

près de la vigne, de la fumée verte.

 

« Et les grappes

sont plus lourdes que la soif »

 

Encore une heure de lumière

dans laquelle je peux m’asseoir

près de toi, te regarder,

autour, tout autour,

voir comment près de ton épaule

le temps sur ton visage

passe, transforme derrière nous

au bout du sable, l’eau

en un champ qui bouge près d’un

champ

 

sur un champ et la lumière

se replie jaune, monte plus claire

s’allonge encore un peu

et bientôt disparaîtra

s’éteindra presque

 

Traduit de l’hébreu par Esther Orner (poète israélienne)

 

Le jour est passé. Je l’ai vu passer

sur le mur de la vieille maison, derrière la fenêtre.

Passé le jour.

 

Penser et repenser à toi : mais quoi ?

à ce que j’écris ici sur toi.

 

Je dois parler de moi à toi.

Le silence est inutile.

Te verrai-je demain ?

 

Tu es à nouveau avec moi derrière la fenêtre

remplie de feuilles. À la vue de mon corps tu commences

doucement à voir ton corps.

 

Ce qui passe n’est pas seulement l’hiver.

Le jour passe, meurt dans la fenêtre, je l’ai vu

passer, passé le jour.

 

traduit de l’hébreu par Esther Orner, Le Nouveau Commerce

 

 

L’idée fut : va en avant de toi.

dans ta poche

une ardoise avec

des formules magiques

et une éponge pour effacer

l’effroi, le sommeil.

avant que « la lumière ne s’éteigne

dans ta bouche ».

L’idée fut : « il faut enlever

la terre des souliers… »

il y faut du temps »

 

maintenant comment poursuivre ?

(…)

Sur la route des morceaux de route,

fragments incontrôlables,

remarques

De cela, l’essentiel, je dois parler ici

sans expliquer

(extrait de Comment entrer dans la chambre…)

à table

 

dit celui qui laisse l’oiseau

se poser sur son visage.

 

Une lenteur s’accumule dans

une bouche pleine de blanc.

 

Derrière nous des terrasses capricieuses,

calligraphie presque barbare,

 

une soif à laquelle on ne peut résister.

 

On distingue les gens à leur

façon de courir après la pierre.

 

L’herbe surgit de l’ombre limpide.

Les fourmis inspectent :

 

s’il y a un mouvement

c’est toujours une naissance.

Tout reste à dire

 

(traduit par l’auteur)

 

Ici Levant différent

 

1

 

Qu’est-ce que je fais

avec l’ICI blanc

au bord nord dur de l’Asie,

 

qui sans arrêt naît et explose

de la craie du mont bouclé ?

 

Et quelqu’un dit pour la

énième fois :

 

« C’était ainsi ici

depuis toujours »

 

et n’explique pas « depuis toujours »

 

il se lève verrouille et la porte

reste ouverte derrière lui

 

3

 

Un homme passe et dit

un mot

 

ou

deux et frappe

 

sur l’arbre au creux

de l’arbre

 

qui le poursuit,

s’accroche à ses habits.

 

L’homme chante et l’enfant chante. L’homme

pleure, qui pleure-t-il ?

 

C’est ça en somme qu’il y a

et aussi un silence

 

ruse d’un Levant

rempli d’oreilles comme natte ardente.

 

C’est le silence galiléen s’élevant

sur les pas de l’homme

 

qui nous dit quelque chose du

monde, de nous, puis partit

 

sur une route à laquelle

nous n’avions pas pensé

 

Traduction de Colette Salem

 

plus proche de la chaise

qui est là et m’attend

 

je ne l’ai été de personne

 

Que contient une chaise

sinon une chaise?

 

 

Attendre dans l’invisibilité

du visible.

 

Savoir : tout est là dès le début,

même s’il n’a jamais été prononcé.

 

Ne confonds pas dedans et

éternité dans les puits

des poches.

 

Plonge dans l’obscur et

détermine le clair

 

« Le ciel traversant les arbres »

de beaucoup de façons.

 

Est-ce que ça bouge dedans, Le Taillis Pré, 2006

le temps d’aller vers l’ouvert
le temps de se taire

le temps de prendre le souffle
de le perdre
dans les jours qui viennent

(avant que tout cela ne devienne
trop abstrait)
tu n’as qu’une bouche, une demi-poche,
des hasards

La parole qui existe comme des
vagues muettes

Les oreilles se tendent vers les matières
qui ne se prononcent pas

Le vert quitte les tiges
pour s’y perdre

Dehors,
sur ton épaule,

le petit jour, l’audace

 

On se laisse aller
(pas pour longtemps)
et ça n’a plus de sens

En tout cas, j’ouvre la
porte au poème, à la
poche de la crainte

Rien de sublime
Habiter la peur à
l’embouchure de la musique

 

et il y a toujours l’immense
à empoigner
Ne ronge plus tes ongles

Parle-moi, près de la table
des choses particulières,
des points d’appui
inachevés –

une tige, le hasard, l’oubli

Israël Eliraz, Dehors, José Corti, 2008, pp. 13, 17, 24 et 38

 

Les enfants vivants, dans leurs classes,
écrivent dans les cahiers, cent
fois, sans fautes :

 

éloigner la douleur de la douleur.

 

Après, ils s’en vont alimenter les mouches

 

mais aussi sans résignation :

 

Mets le nez dans l’herbe mouillée. Le vert
jauni déjà à l’est. Les fourmis rouges,
comme à Ulysse, t’apportent

 

une touffe d’herbe, avec la poussière de la terre,
c’est tout ce qui compte.

 

A aucun moment de ta vie tu ne fus
plus proche de tes éléments
qu’ici, aujourd’hui.

 

Pourquoi est-il si triste le voyage
qui cherche sa matière ?

 

Et ce très vieux geste, se dresser
et partir. Il y a un chemin
à faire

 

La pierre

Le lieu prend le nom de la pierre

 

la pierre porte le nom de la montagne
à moitié chauve au loin

 

la pierre ne se voit pas
au-dedans de la pierre

 

sous elle
se cache une forme d’enfant
tenant bâton, oiseau, balle.

 

Je tire des histoires par la manche

.

« Maintenant je n’appartiens
qu’au soleil ».

 

Moi aussi, comme toi, je
sais à présent :

 

« Il faut des ailes pour atteindre le proche »

 

1

 

Ici, près de l’eau (est-ce

La mer ?) c’est la musique

Qui se meut

Dans les herbes infinies.

 

Je regarde le vert, ce jaune, je dis :

L’arbre fait son parcours du jour sans

Tourner le dos aux lois.

 

On gave le vin de miel,

D’épices, de mélodie.

 

On n’est pas pressé,

Pour aller où ?

 

 » Dedans, c’est un lieu

Ou une voix ?  »

 

2

 

Et cette mélodie qui ne cesse efface ce que

Je n’ai pas encore écrit.

 

Faut-il que je parte d’un lieu

Où je ne suis pas

Encore arrivé ?

 

La vue est brumeuse plus que jamais,

Barbouillée d’encre.

 

Le jour se lève, il fait encore noir, tout

Est englué de matière,

Ce danger brut.

 

Reste quoi ?

 

Descendre vers l’eau

(Est-ce la mer ? ) avec

Des poches bourrées de noix

 

Et être un avec

Ce qui n’est pas

Encore arrivé

 

3

Nous qui avons les genoux mous, il nous faut

De la musique pour ne pas nous agenouiller

Sans cesse sur les chardons

Du vide. La musique nous emmène vers un lieu

Que nous reconnaîtrons

En y arrivant.

 

Parfois, on nomme ce lieu dedans.

Nous devons nous y rendre,

Y adhérer, car la distance qui

S’ouvre entre lui et nous

Ne nous laisse aucun repos

 

Maintenant attendre, suivre

Le rouge en urgence,

Se détendre, dire :

Derrière ce dedans se tient non le doute

Mais la colombe.

 

Ensuite je suis arrivé quelque part

Et j’y étais déjà

 

Poème inédit, éditions José Corti, 2003

 

tellement le rouge est vif que tu ne
le montres pas et sans cesse
il déborde

 

sans se raidir.

 

Toujours un dénouement dans tes courbes.
J’empoche le mouvement,
l’éclat

 

« on a de nouveau le sentiment
d’un rendez-vous ultime
à ne pas manquer »

 

Le jour est passé. Je l’ai vu
passer
sur le mur de la vieille maison,
derrière la fenêtre.
Passé le jour.
Penser et repenser à toi : mais
quoi ?
À ce que j’écris ici sur toi.

 

Je dois parler de moi à toi.
Le silence est inutile.
Te verrais-je demain ?

 

Tu es à nouveau avec moi
derrière la fenêtre
remplie de feuilles. A la vue de
mon corps tu commences
doucement à voir ton corps.

 

Ce qui passe n’est pas seulement
l’hiver.
Le jour passe, meurt dans la
fenêtre, je l’ai vu
passer, passé le jour
traduit de l’hébreu par Esther Orner, Le Nouveau Commerce

pose-toi près d’un arbre
achève ton accord
avec lui
tout bas comme
mangeur d’herbe

pose-toi près d’un arbre
achève ton accord
avec lui

tout bas comme
mangeur d’herbe

L’amour n’échappe pas au temps
mais on ne voudrait pas
que ça finisse

toucher, c’est être
touché

par l’invitable, l’inexprimable
le muet

ne réfute pas les faits, les non-lieux

poches gonflées des bêtes sauvages
où un rien se détache

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